Diffuser le livre en circuit court - rencontre avec les éditions du Commun

Cet entre­tien donne la parole à Benja­min et Sylvain, éditeurs aux éditions du Commun, maison d’édi­tion coopé­ra­tive.

L’en­tre­tien aborde les ques­tions de gestion, de répar­ti­tion des connais­sances et de la prise de déci­sion entre parte­naires. Sont débat­tues les ques­tions de diffu­sion libre, du prix juste du travail et des liens entre acteur·ices du livre, dévoi­lant la complexité de gestion d’une petite maison d’édi­tion et la remise en cause de tout un système capi­ta­liste.

Les rencontres « Écolo­gies édito­riales », initiées lors d’un stage de fin d’études à l’As­so­cia­tion pour l’éco­lo­gie du livre, donnent la parole à des struc­tures d’édi­tion indé­pen­dantes qui pratiquent l’éco­lo­gie du livre au quoti­dien sous ses trois formes: maté­rielle, sociale et symbo­lique.

Pouvons nous commen­cer par les diffé­rentes étapes clefs du parcours de votre maison d’édi­tion jusqu’à aujour­d’hui, et si cela fait sens, de préci­ser vos acti­vi­tés anté­rieures et votre rencontre ?

Benja­min Alors, ce qui m’a amené aux éditions du commun corres­pond au croi­se­ment de diffé­rents travaux que je menais. Je viens du milieu de l’édu­ca­tion popu­laire, en tous sens et tous lieux, asso­cia­tions et coopé­ra­tives. Et en 2012 j’ai initié un travail de recherche en repre­nant des études dans un cadre hors les murs, ratta­ché à l’uni­ver­sité de Stras­bourg et avec un direc­teur de recherche à Paris VIII, que j’es­saie actuel­le­ment de faire recon­naître par VAE1 . J’ai mené pendant trois ans une enquête pour le réseau des CREFAD2 en Auvergne, qui allait à la rencontre de dix collec­tifs en France, Belgique et Tuni­sie, et orga­ni­sait chaque semaine des sémi­naires de regrou­pe­ment dans diffé­rents lieux pour saisir les diffé­rences d’or­ga­ni­sa­tion et d’ac­tion dans des groupes qui partagent pour­tant une culture des enjeux et des dyna­miques simi­laires. Et dans la lignée de la culture des précé­dents, récol­ter les expé­riences sous des formes diverses de ces collec­tifs qui se font et se défont, en essayant de comprendre leurs diffé­rences. Dans ce cadre là, j’ai bricolé chez moi une petite impri­me­rie avec du maté­riel de base, impri­mante laser massi­cot etc. pour produire des fanzines à partir de ma recherche, qui étaient distri­bués de mains en mains dans les diffé­rents réseaux ou j’avais tissé des liens.

Les éditions du commun naissent dans ce contexte d’ex­pé­ri­men­ta­tion en 2015, après avoir embarqué des amis et des personnes par perti­nence et affi­nité Emilie Bernard qui est là au démar­rage et Sylvain, puisque si on s’ap­pelle le commun, il valait mieux ne pas y aller tout seul. On produit six publi­ca­tions jusqu’en Août 2017, où l’on trans­fert toutes nos acti­vi­tés dans une nouvelle asso­cia­tion, c’est la deuxième nais­sance ou tout est vrai­ment effec­tif. J’ai vécu pendant un temps de mon chômage et je donnais tout mon temps béné­vole à cette maison d’édi­tion. En octobre 2018, je deviens le premier sala­rié de l’as­so­cia­tion, on prend le risque de me rému­né­rer correc­te­ment en appliquant la conven­tion collec­tive de l’édi­tion, et déjà là on prend les choses à l’en­vers. Parce que dans les milieux asso­cia­tifs et mili­tant, habi­tuel­le­ment c’est plutôt le smic, et si on fait plus de choses que ce qui est indiqué sur le contrat de travail, c’est encore mieux…

Sylvain Et moi je suis histo­rien médié­viste de forma­tion, et en paral­lèle de mon travail, j’étais assez investi dans des asso­cia­tions du secteur cultu­rel rennais, notam­ment pour le webzine cultu­rel l’Im­pri­me­rie Nocturne3 , dans lequel j’écri­vais régu­liè­re­ment des articles sur les sorties et actua­li­tés, spec­tacles, livres, BD etc. Je gravi­tais aussi par l’écri­ture dans un réseau d’ex­po­si­tions d’étu­diants des beaux arts. J’ai écris et publié quelques livres, dont le récit d’un tour des vieux bistrots de Bretagne avec un ami, un petit best-seller Bistrots, Rades et Comp­toir, récit d’un tour de bretagne, d’abord archivé sur le blog de l’Im­pri­me­rie Nocturne avant d’être édité avec les éditions Goater. En paral­lèle je travaillais en tant que respon­sable et orga­ni­sa­teur de la program­ma­tion cultu­relle d’un château entre Nantes et Rennes. J’ai rencon­tré Benja­min pour l’in­ter­vie­wer avec l’Im­pri­me­rie Nocturne sur son acti­vité de fanzine, et très vite on se rapproche, d’abord parce que l’on parta­geait les mêmes lignes poli­tiques.

On parle assez vite des éditions du commun, de ques­tions communes sur les contrats de droits d’au­teurs, de créa­tion des collec­tions, et je rejoins l’aven­ture en 2016 en tant que copré­sident, alors que je travaille dans la fonc­tion publique terri­to­riale. 2018, c’est aussi l’an­née de publi­ca­tion de huit bouquins, on sort de l’auto-diffu­sion/distri­bu­tion en rejoi­gnant Hobo diffu­sion4 . On avait déjà mis en place plusieurs collec­tions, « Collec­tion des réels », « Culture des précé­dents » et « Essais sciences sociales », et arrive la collec­tion des « Petits manuels ». On déve­loppe notre instal­la­tion dans le paysage édito­rial français, et même si Benja­min porte majo­ri­tai­re­ment tout ça, on s’en­toure de plusieurs personnes, comme un service civique qui va travailler sur la première saison de notre podcast « Les méca­niques du livre » pour sortir des coulisses nos pratiques et lever le voile sur les pratiques édito­riales, puisqu’on consi­dé­rait avec beau­coup d’im­por­tance de racon­ter une autre histoire de l’édi­tion et parler de notre monde.

Benja­min En 2019, même si j’ar­rive à un certain état d’épui­se­ment, et que je dépasse mes limites en terme de densité de travail et de moti­va­tion, on met les bouchées doubles pour passer un cap écono­mique en 2020 et que l’on puisse sala­rier Sylvain à plein temps, tandis que je réduis mon temps de travail en démar­rant une acti­vité de diffu­seur à Hobo. Et même si la covid impose une période de calme, on travaille beau­coup pour orga­ni­ser une passa­tion et décen­trer la charge de travail et l’ex­pé­rience que j’avais accu­mu­lée à force de pilo­ter la majo­rité des opéra­tions, et s’as­su­rer que l’on partage correc­te­ment les compé­tences et les connais­sances.

Sylvain C’était aussi le but de mon arri­vée, de construire les outils et les ressources, des plan­nings et des fiches proto­coles dont on a pas besoin quand on travaille seul mais qui deviennent indis­pen­sable quand on bosse à plusieurs. Et tout ça en paral­lèle du travail édito­rial d’ac­com­pa­gne­ment à l’écri­ture et de la prépa­ra­tion des sorties des publi­ca­tions. Juliette arrive en tant que troi­sième sala­riée des éditions du commun moins d’un an après moi. On s’était rencon­tré en 2019 par hasard à Arras au salon du livre « Colères du présent » pendant un repas ou elle s’est assise à côté de moi. Je tenais là-bas un stand éditions du commun, elle était venue pour la promo­tion de son livre Lutter ensemble. Quand lui parle du livre Agir ici et main­te­nant qu’on venait de sortir, et elle a tout de suite fait le paral­lèle avec un livre qu’elle avait abso­lu­ment envie de traduire, Joyfull Mili­tancy de Carla Berg­man et Nick Mont­go­mery, et on s’est aussi rendu compte qu’on habi­tait juste à côté et qu’on avait plein de connais­sances communes. On est resté en contact après et elle nous a trans­féré le livre qu’elle voulait traduire, que l’on a trouvé passion­nant. Alors on a travaillé sa publi­ca­tion avec Juliette en traduc­trice et préfa­cière. En plus d’être deve­nus ami.es, on a souhaité monter d’un cran notre colla­bo­ra­tion, elle a d’abord été co-prési­dente quand j’ai quitté le poste pour être sala­rié en 2020, puis elle a travaillé pendant un CDD de six mois en 2021 sur la deuxième saison de « la Méca­nique du livre », réorienté sur des sujets d’ac­tua­lité, fémi­nisme, édition numé­rique, et rela­tion entre édition et écolo­gie, et elle a sorti six épisodes entre Janvier et Juin.

Benja­min Et dès septembre 2021 elle nous a rejoint d’abord en temps partiel, nous à temps plein et elle avait l’objec­tif de monter une collec­tion de poésie. On a dû recom­men­cer ce travail de partage et de restruc­tu­ra­tion, mais cette fois on était accom­pa­gné par un consul­tant sur les ques­tions écono­miques et les ques­tions struc­tu­relles internes en pour­sui­vant un DLA5 financé par le gouver­ne­ment via France Active. Et cette période tran­si­toire va préfi­gu­rer notre passage en Scop au premier janvier 2022, puisque le statut asso­cia­tif ne nous corres­pon­dait plus : on ne voulait pas de bureau fantôme et on était tous·tes les trois sala­rié.es et ça avait du sens poli­tique­ment de passer en coopé­ra­tive et d’en­vi­sa­ger nos pratiques et notre métier dans un statut juri­dique diffé­rent. On décide d’être tous·tes les trois à capi­tal égal et asso­cié.es, et on répar­tit en trois les respon­sa­bi­li­tés de la gérance : je prends en charge l’éco­no­mie, Sylvain le social et Juliette la gouver­nance.

Sylvain On s’est beau­coup posé·e la ques­tion de savoir si on inclut plus de monde à notre struc­ture avant d’ar­ri­ver à cette déci­sion, parce qu’on a toujours un tas de monde qui travaille aussi en externe aux éditions du commun, et certain.es sont assez inté­gré.es pour avoir leur bureau dans nos locaux. Beau­coup n’en ont pas spécia­le­ment envie et veulent conti­nuer de travailler sur d’autres projets, mais on avait par exemple hésité avec notre maquet­tiste qui avait fait son appren­tis­sage chez nous. Mais en Scop, être sala­rié·e signi­fie être asso­cié·e, et plus on est nombreux·ses et plus le fonc­tion­ne­ment s’alour­dit. Et on n’a pas souhaité rentrer dans des dyna­miques trop complexes, qui nous empê­che­raient de nous concen­trer plei­ne­ment sur notre métier d’édi­teur·ice. C’est un équi­libre que l’on essaie et commence à trou­ver.

Benja­min Après, l’an­née 2022 a été défi­ci­taire, on a eu un chiffre d’af­faires de 220 000 € alors que l’on visait 250 000 €. Elle est due à plein de choses, au contexte de l’in­fla­tion du coût du papier, à des prises de risques et des inves­tis­se­ments, mais aussi à une fragi­lité de la gestion. J’ai l’an­té­rio­rité de toute la vie écono­mique de la maison d’édi­tion, et je suis encore celui qui a les mains dans les finances. Je n’ai jamais été formé à ça, donc il y a à la fois un enjeu de montée de compé­tence mais aussi d’en assu­rer le partage, puisque ce déca­lage est encore présent entre les socié­taires des éditions du commun.

Et aujour­d’hui, comment s’or­ga­nise votre acti­vité édito­riale et comment celle-ci met à exécu­tion le projet poli­tique et social qui semble être au cœur de votre maison d’édi­tion, avec les diffi­cul­tés écono­miques propres à une maison d’édi­tion indé­pen­dante ?

Benja­min On va commen­cer par parler du moins glamour, mais ça implique de prendre en main les choses que dans notre milieu on préfère mettre sous le tapis, à commen­cer par la comp­ta­bi­lité et la gestion finan­cière. J’ai suivi une forma­tion, pas tant de la saisie comp­table du quoti­dien que de stra­té­gie finan­cière et des méthodes de pilo­tage de notre struc­ture. La forma­tion qui m’in­té­res­sait était à Limoges, alors j’ai été cher­ché d’autres struc­tures amies sur un terri­toire proche avec les mêmes besoins pour mutua­li­ser et orga­ni­ser son passage à Rennes. L’idée derrière ça c’était aussi de se donner des coups de main et de ne pas ranger dans un dossier les tableurs et les super outils qu’on nous a filés, et s’as­su­rer de ne pas passer à autre chose une fois la forma­tion termi­née. Para­doxa­le­ment, je crois que plus on met le nez dedans et plus on pourra préser­ver le curseur plai­sir. Concer­nant les impacts de notre défi­cit, on a pris les devant, c’est-à-dire qu’avant de réduire le salaire des gens avec qui on travaille ou le nombre de personne qu’on emploie, on fait le choix de passer en temps partiel Sylvain et moi, et de rester vigi­lant sur les trois à six prochains mois. Tout ça implique de chan­ger de rythme de travail qui nous tient depuis main­te­nant 8 ans que l’on publie des livres dans une écono­mie serrée.

Depuis septembre, on s’est mis autour d’une table pour ouvrir le futur à tous les scéna­rios possibles, jusqu’à envi­sa­ger la fin mais surtout de parta­ger notre charge mentale, tout ce qui nous pèse émotion­nel­le­ment et peut-être angois­sant, et conti­nuer à monter en compé­tences en prenant ce temps de trans­mis­sion.

Et au-delà de serrer la cein­ture de manière dras­tique, on doit préser­ver le plai­sir, ne pas s’en­dor­mir ni se désin­té­res­ser : au-delà de la ques­tion écono­mique, c’est aussi de déga­ger du temps pour d’autres envies. Je partage depuis quelque temps mon temps sala­rié aux éditions du commun en travaillant pour Hobo, et je pense par exemple à ré-enta­mer ma recherche dans le cadre d’une thèse. Je pense que depuis le début de 2023, on arrête de subir la ques­tion écono­mique, ce qui ne veut pas dire qu’on est moins en diffi­culté, mais qu’on le vit plus serei­ne­ment. Quelque chose a opéré même si la situa­tion n’a pas fonciè­re­ment changé.

Sylvain On a tous d’autres projets en paral­lèle de la maison d’édi­tion, Juliette est autrice et elle a aussi été jour­na­liste. Moi je suis engagé dans un projet d’ha­bi­tat partagé, et j’ai monté un bistrot social cultu­rel et soli­daire dans une petite commune, donc on a pas mal de casquettes en plus de nos vies de familles. Peut-être que notre année défi­ci­taire est un problème de seuil, en tout cas c’est un critère, mais il y a aussi la ques­tion de qui on paie et comment ? On est sorti·e des solu­tions béné­voles de nos débuts, qui impliquent souvent dans le monde de l’édi­tion indé­pen­dante qu’un travail de maquette ou de correc­tion ne se fasse pas payer, ou alors pas au juste prix, parce qu’on en a pas la capa­cité. Sur le colo­phon que l’on présente aux premières pages de nos livres, on veut valo­ri­ser le travail édito­rial de toutes les personnes, jusqu’à nos stagiaires. Dans un monde idéal, on voudrait travailler correc­te­ment et conti­nuer de rému­né­rer correc­te­ment toutes les personnes avec qui on travaille sans que ça nous fragi­lise écono­mique­ment. Parce que le constat que l’on fait, même si c’est un peu triste de le dire comme ça aussi bruta­le­ment, à l’échelle de notre struc­ture indé­pen­dante, on se retrouve contraint à se préca­ri­ser, pour ne pas dimi­nuer les reve­nus des personnes autour de nous.

Personne ne se gave dans l’éco­no­mie du livre indé­pen­dant, et dans cette écono­mie serrée, il suffit que le coût du papier augmente et tout le monde le paie. Bien sûr on indique aussi nos finan­ceurs, c’est moi qui m’oc­cupe des finan­ce­ments donc je peux en parler, même si on est tous les trois sur la même longueur d’onde. On ne s’in­ter­dit aucun soutien tant qu’il n’y a pas de contre­par­tie. On a de la chance que la région Bretagne offre un grand soutien, mais aussi Rennes métro­pole qui propose des subven­tions proches des subven­tions d’aide au fonc­tion­ne­ment : elles sont établies sur les dépenses externes d’un programme édito­rial, donc toutes les personnes externes qu’on doit payer, atta­ché de presse, maquet­tiste, traduc­teur·ices, et s’élève à un maxi­mum de 6000 €, tandis que l’aide de la région monte à 20 000 €, et chaque année on obtient le maxi­mum. Main­te­nant on rajoute le soutien du CNL, et on a notam­ment obtenu l’aide à la promo­tion des auteurs, même si avant pour beau­coup de livres on a pas obtenu de subven­tions, ce qui nous a demandé un gros chan­tier de plus de deux ans, parce que les tempo­ra­li­tés ne sont pas adap­tées aux maisons d’édi­tions indé­pen­dantes, et ça nous arri­vait de propo­ser des textes qui n’étaient pas encore tout à fait corri­gés, ou étaient encore à l’étape de réécri­ture. On a parfois été très éton­nés de réponses défa­vo­rables qui nous ont paru déca­lées par rapport au sujet traité, et on pour­rait penser qu’à certains endroits il y a aussi des enjeux poli­tiques qui incitent à croire qu’il faut se caler sur une certaine ligne poli­tique, ou de jouer le jeu d’un certain argu­men­taire dans la rédac­tion des dossiers. Au total, nos subven­tions atteignent 15% de notre chiffre d’af­faires, approxi­ma­ti­ve­ment 30 000 euros…

Mais je dirais qu’un autre point déci­sif pour repen­ser l’équi­libre des éditions du commun, c’est de revoir nos manières de travailler sur les livres. Ça a toujours fait partie de notre philo­so­phie que de faire un accom­pa­gne­ment d’écri­tures qui sont parfois fragiles, et demandent un travail sur le manus­crit pendant deux ans et jusqu’à cinq allers-retours. On se l’est permis sur beau­coup de livres, puisqu’on a souvent édité des premières écri­tures, ce qui va de soit lorsque l’on porte des récits invi­si­bi­li­sés. On a très peu d’au­teur.ices avec une longue expé­rience, Olivier Marboeuf et Juliette Rous­seau, c’est à-peu-près tout, y compris dans la collec­tion « Essais & sciences sociales », ce qui je crois est assez excep­tion­nel dans ce champ-là. C’est un enga­ge­ment de long terme dès le départ que l’on ne peut plus autant se permettre, pour s’as­su­rer là aussi d’y préser­ver un plai­sir. On est toujours impliqué.e dans la réécri­ture, mais on choi­sit aussi des textes qui néces­sitent moins d’al­ler-retour. Sur les quatre dernières années, on a évolué entre sept à douze publi­ca­tions par an, entre des traduc­tions et la décou­verte de nouveau·lles auteur·ices fran­co­phones.

On s’est toujours dit qu’on ne voulait pas publier trop de livres. Aussi bien pour assu­rer et accom­pa­gner le travail d’amont à la publi­ca­tion, mais aussi de porter la promo­tion de chaque livre, d’as­su­rer les tour­nées, de garder contact avec les librai­ries, gérer les reprêts et répondre aux demandes de service presse, tout un travail assez chro­no­phage, auquel s’ajoute la gestion de la société. On se donne le défi de ne pas répondre à la tenta­tion d’une surpro­duc­tion, ni dans le tirage, ni dans le nombre de livres qu’on publie. C’est un équi­libre précaire qui est diffi­cile à tenir. Aujour­d’hui on tire un livre en géné­ral entre 2000 et 3000 exem­plaires, en numé­rique ou en offset. On a connu déjà plusieurs petits best-sellers, avec plusieurs réim­pres­sions et des ventes qui dépassent 6000 à 7000 exem­plaires chacun, comme Le Mani­feste du tiers paysage de Gilles Clément, qui va conti­nuer à bien se vendre, mais aussi Joies Mili­tantes ou Agir ici et main­te­nant, sans oublier Rap, recueil à punchlines. Mais on n’est pas à la recherche de publi­ca­tions de tête d’af­fiches. Là aussi, on doit équi­li­brer avec d’autres livres qui nous paraissent hyper impor­tants dans le paysage édito­rial mais qui ne se vendent pas très bien. On essaie plutôt de construire un maillage de livres entre nos collec­tions, comme la récente sortie de deux ouvrages d’Oli­vier Marboeuf qui se répondent, dans diffé­rentes collec­tions pour croi­ser les pensées des livres les uns avec les autres, ce qui est plus une recherche de cohé­rence qu’une ligne édito­riale.

Sur l’ours on lit aussi que les textes des auteur·ices sont sous licence crea­tive commons6 , quelles sont les impli­ca­tions écono­miques de cette licence pour les auteur·ices ? Et plus géné­ra­le­ment, comment s’ar­ti­cule l’éco­no­mie du libre au soin d’une rému­né­ra­tion juste pour tous.tes les acteur.ices de votre chaîne édito­riale ?

Benja­min C’était un élément impor­tant dans notre démarche, on faisait signer à nos auteur·ices l’au­to­ri­sa­tion de publier en libre accès leur texte sur inter­net, tout en les proté­geant de la récu­pé­ra­tion. Mais aujour­d’hui les contrats ont complè­te­ment changé, ils ont été revu avec une avocate spécia­li­sée dans le droit de la propriété intel­lec­tuelle pour assu­rer une meilleur protec­tion pour les auteur·ices et pour nous. Elle nous expliquait qu’il y avait des failles dans le mélange de la licence à un contrat de propriété intel­lec­tuelle, et que ce geste mani­feste et perfor­ma­tif ne serait pas rece­vable devant un tribu­nal. Aujour­d’hui on fait signer trois contrats à nos auteur·ices, un premier pour l’édi­tion papier, un second pour le numé­rique et un avenant au contrat d’édi­tion numé­rique qui permet sa diffu­sion. On n’a pas pris le temps de faire dialo­guer Laure Duchas­tel avec un spécia­liste du libre, mais on parta­geait avec notre avocate que le contrat d’au­teur type proposé par le SNE est imbu­vable, parce que géné­rique et intègre trop d’oc­cur­rences. Donc notre enjeu a été d’ar­ri­ver à le resser­rer dans quelque chose de lisible, présenté en parties sépa­rées pour être compré­hen­sibles par toutes et tous, tout en conser­vant les spéci­fi­ci­tés qui sont propres à notre maison d’édi­tion : les droits d’au­teurs nous sont cédés pour une période de cinq ans renou­ve­lables, et l’on s’est assu­ré·e de multi­plier la capa­cité des auteur·ices à vivre de leur œuvre. On arrête de se faire les inter­mé­diaires de situa­tions où il y a des rému­né­ra­tions annexes sur les œuvres. C’est une atten­tion à plein de petites choses, par exemple la remise sur les livres que l’on vend aux auteur·ices est faible de 30%, là ou d’autres proposent des remises de 40 à 45% mais excluent de la reddi­tion des comptes et des livres vendus, ou alors d’autres qui baissent les droits d’au­teurs, alors que les droits d’au­teurs impliquent des coti­sa­tions sociales. C’est comme donner de l’ar­gent comp­tant à la place d’un salaire : ces modèles s’éloignent de toute construc­tion sociale.
Sylvain Par exemple s’il y a une traduc­tion, une adap­ta­tion ciné­ma­to­gra­phique, ou théâ­trale, les droits ne sont pas trai­tés avec l’édi­teur comme c’est le cas actuel­le­ment, mais direc­te­ment avec l’au­teur·ice, ce qui nous coupe poten­tiel­le­ment d’une source de revenu d’un bon nombre de maisons d’édi­tions. On a parfois des échos scan­da­leux de moyennes et grandes maisons d’édi­tions, qui imposent des droits d’au­teurs de 4 à 6%, là où nous en tant que petite maison d’édi­tion on propose du 10 à 15%. Mais ces ques­tions s’ap­pliquent aussi à d’autres maillons de la chaîne ou il se construit une écono­mie du libre, par exemple dans le champ de la typo­gra­phie qui est parfois pensé à la marge d’une unité édito­riale.

Nous travaillons l’iden­tité visuelle de notre maison d’édi­tion avec des graphistes en free­lance qui ont un bureau dans nos locaux afin de créer une conti­nuité et des échanges constants entre la part du design et la part édito­riale. Mais par exemple, pour notre collec­tion « Poésie », Fabrice et Juliette ont décidé d’em­ployer un carac­tère typo­gra­phique Open Source, le Basker­volll de la collec­tive Bye Bye Binary7 , qui est un carac­tère de labeur avec un set de liga­tures inclu­sives, néces­saire à la publi­ca­tion du premier titre de la collec­tion, Fiévreuse Plébéienne d’Elo­die Petit. Je ne pour­rai pas rentrer dans les détails de cette opéra­tion parce que je n’avais pas la main dessus, mais nous avons soutenu finan­ciè­re­ment la collec­tive en rému­né­rant le temps de travail néces­saire au déve­lop­pe­ment complet du carac­tère. Ce type de soutien finan­cier à la créa­tion permet d’en­tre­te­nir un écosys­tème mili­tant du livre, à la fois crucial pour la qualité de nos livres, et néces­saire pour affir­mer un message poli­tique. Basker­volll reste une police en libre accès, mais il nous paraît clair qu’il faut aider ces initia­tives du point de vue écono­mique.

A vous écou­ter, la compré­hen­sion des rouages écono­miques du secteur de l’édi­tion ne sert pas à répé­ter les sché­mas exis­tants, mais permet d’in­ven­ter un projet social dans le geste de publi­ca­tion. Pensez-vous que cet inves­tis­se­ment poli­tique soit présent ailleurs, et témoigne d’une prise de conscience plus large de la scène indé­pen­dante ?

Benja­min Comme dans beau­coup de milieux, la ques­tion de l’ar­gent reste encore tabou, et les échanges entre éditeurs sont le plus souvent des discus­sions infor­melles, aussi par manque de temps. Mais l’édi­tion reste globa­le­ment une boîte noire. C’est un véri­table enjeu du milieu à se regrou­per vers une sorte de fédé­ra­tion, et il y a aujour­d’hui de nombreuses initia­tives dans cette veine. Au plus simple, je pense que l’on retrouve ça dans l’ap­par­te­nance à un cata­logue de diffu­seur. Chez Hobo, il y a une cohé­rence géné­rale qui dessine une sorte de poli­tique commune à l’in­té­rieur d’un spectre de propo­si­tions très larges. Bien sûr que l’on peut s’ins­pi­rer des initia­tives des un.es et des autres, mais nos réali­tés diffèrent et cela impacte la nature de nos ques­tion­ne­ments. Les condi­tions de rému­né­ra­tion dans l’édi­tion ne sont pas l’en­droit d’un débat public, ni entre éditeur.ices ni entre auteur.ices ! Juliette avait eu cette discus­sion avec son collec­tif « Editer en fémi­nistes », i·els sont tous·tes tombé.es des nues parce que les diffé­rences des droits d’au­teur étaient immenses entre les diffé­rentes struc­tures. Les idées et la réalité du métier ne sont pas assez diffu­sées, et à part pour les cent auteur·ices qui vivent de leur pratique, il y a toujours une préca­rité dans ce métier et cela entre­tien le modèle des auteur·ices qui font le choix d’al­ler vendre leur âme aux grosses maisons parce que l’à valoir leur permet de tenir l’an­née. Avec le podcast ou par le biais de notre blog sur Media­part, on essaie de diffu­ser une péda­go­gie de la respon­sa­bi­li­tés de chaque membre de la chaîne et ques­tion­ner par exemple la tenta­tion de léguer son œuvre à Bolloré, d’au­tant plus si elle est de gauche ou fémi­niste même si nous autres indé­pen­dants ne pour­ront pas concur­ren­cer sur l’offre. On invite les précaires de l’édi­tion à mettre les mains dans le cambouis pour connaître leurs droits. Je crois quand même que les maisons qui engagent ces ques­tions là viennent pour beau­coup d’autres univers profes­sion­nels que le monde édito­rial clas­sique. C’est aussi là que se trouve le sens de notre maison d’édi­tion : essayer en perma­nence d’être en adéqua­tion entre ce qu’on défend dans notre quoti­dien et ce que défendent les livres qu’on édite. On établit diffé­rents canaux de diffu­sions et d’échanges en cohé­rence de ce que l’on cherche à construire dans nos pratiques, jusque dans nos rela­tions au quar­tier, aux asso­cia­tions et aux allié.es avec qui on travaille. On a déjà proposé des jour­nées de forma­tions, mais on a tous les trois envie de faire un travail plus antho­lo­gique pour décor­tiquer le métier d’édi­teur et inter­ro­ger d’autres pratiques et d’autres personnes autour des manières alter­na­tives de l’édi­tion.

Et au-delà de la rému­né­ra­tion des personnes qui travaillent sur vos livres, comment faites vous exis­ter le dépla­ce­ment de l’objec­tif écono­mique d’une crois­sance vers un écosys­tème édito­rial soute­nable pour tous·tes ? Cet enga­ge­ment à travailler le livre autre­ment prend t-il d’autres formes dans vos acti­vi­tés ?

Sylvain Cette ques­tion rejoint la méta­phore d’une diffé­rence poli­tique entre un livre et un poireau que l’on avait pensé pour notre campagne d’abon­ne­ment. Aujour­d’hui, Juliette le dit très bien, le consom­ma­teur a une compré­hen­sion parfaite de l’en­ga­ge­ment à l’achat de son alimen­ta­tion entre les produits d’un produc­teur du coin plutôt que dans un Biocoop. On espère construire la même chose avec le livre. Quand on a mis en place une formule d’abon­ne­ment à notre cata­logue, on avait direc­te­ment été inspiré par le modèle des AMAP. On cher­chait à assu­rer la vente des livres et à mettre en avant notre maillage édito­rial, et propo­ser aux lecteur·ices un moyen de faire des décou­vertes, simi­laire à l’en­tre­tien d’une alimen­ta­tion variée. Même si cela a toujours repré­senté une petite partie de notre système écono­mique, cela a pu nous struc­tu­rer à nos débuts. On connaît une baisse dras­tique de notre quota d’abon­nés et l’on ouvre la pers­pec­tive que cela puisse être une stra­té­gie à un moment donné que l’on va peut-être devoir arrê­ter. Réflé­chir à un écosys­tème du livre inter­roge sa circu­la­tion et sa loca­lité. Par exemple, on adopte une stra­té­gie de surdif­fu­sion dans toute la Bretagne. On essaie au mieux d’être en rela­tion avec les librai­ries parce qu’on sait que c’est comme ça qu’elles portent mieux nos livres, mais c’est chro­no­phage, et ça nous met mal à l’aise quand l’au­teur·ice est contraint·e de gérer la présence d’une tour­née sans nous !

Benja­min On pense la ques­tion d’une écolo­gie comme un ensemble qui s’in­té­resse à tous les espaces du livre tient à l’in­té­rieur des liens que l’on tisse, par exemple à l’étape de la fabri­ca­tion et de l’im­pres­sion : la collec­tion poésie est impri­mée chez Média Graphic, une impri­me­rie coopé­ra­tive à moins de trois kilo­mètres d’ici. Écono­mique­ment, c’est vrai que cela peut être dur de ne pas aller impri­mer à l’étran­ger (pas même en Norman­die )! Je fais mon chau­vin pour la blague, mais la proxi­mité change vrai­ment tout, tout comme le fait de travailler avec un impri­meur en SCOP, on partage des accoin­tances dans nos manières de penser et de travailler. Par rapport aux plus gros impri­meurs avec qui l’on a pu travailler, on trouve que le façon­nage est de meilleure qualité, on est sur de ne pas avoir de mauvaise surprise à la récep­tion de nos tirages. Très concrè­te­ment, on a connu par le passé des coulures à l’im­pres­sion, des déca­lages ou des couleurs qui ne sont pas conformes à ce que l’on souhai­tait. La couver­ture de notre première collec­tion devait par exemple avait une teinte crème, un blanc assez chaud, et en fin de course, on a récu­péré des livres blancs imma­cu­lés un peu froids. Lorsque l’on est loin de son impri­meur, les rela­tions service après vente sont beau­coup plus complexes. Même dans les conseils de choix de fabri­ca­tion, la discus­sion est diffi­cile et cela peut être très frus­trant de devoir tirer les vers du nez des tech­ni­cien·nes pour profi­ter de leur exper­tise. L’im­pres­sion de travailler main dans la main avec les impri­meurs est précieux et nous l’avons trouvé avec Média Graphic.

Plus large­ment, l’en­ga­ge­ment dans une vie sur un terri­toire resserré s’est imposé lorsque j’ai emmé­nagé à Blosne avec ma petite famille en 2019, et que l’on a trouvé nos locaux pour les éditions du commun peu de temps après. Cet enga­ge­ment quoti­dien m’a permis de réflé­chir à une écolo­gie des pratiques de la lecture à l’échelle d’un terri­toire où il manquait un ou deux maillons entre la biblio­thèque du quar­tier et notre maison d’édi­tion. J’avais commencé à travailler sur un projet de librai­rie coopé­ra­tive en 2017 pendant un mois dans une sorte d’in­cu­ba­teur pour aider à dérou­ler le projet et mesu­rer sa viabi­lité. J’avais comme équipe Laurent Prieur, un ami qui connaît bien le milieu de l’ESS et un autre ami. On cogite donc avec pour inven­ter cette librai­rie, et on part un peu plus tard dans l’an­née faire une tour­née des librai­ries françaises en SIC comme « La Cavale » à Mont­pel­lier ou « l’Hi­ron­delle » à Firminy. À notre retour la dyna­mique est lancée et ce coup-ci on avait orga­nisé des événe­ments sur le marché pour aller à la rencontre des habi­tants dans le but de leur présen­ter le projet et d’ag­glo­mé­rer le plus grand nombre de personnes qui voudraient s’im­pliquer dès le départ, et l’on arrive à monter un groupe de six personnes, et l’on y a recruté nos futurs libraires qui ont un enga­ge­ment plus gros que les autres béné­voles. Ensuite le covid a un peu aplati le mouve­ment sans complè­te­ment le casser, et nous avons emmé­nagé dans les locaux du Quadri en Avril 2023, en propo­sant d’abord d’ex­pé­ri­men­ter le métier de libraire à plus petite échelle dans un local qui recen­sait plus de 1500 réfé­rences .

Aujour­d’hui et après tous ces efforts, les gens inves­tis sont plutôt des femmes cinquan­te­naires CSP, nous sala­rions à 80% trois libraires, et la librai­rie attire du monde des quar­tiers adja­cents. Des adoles­cents occupent en perma­nence l’es­pace de lecture que l’on a installé dans une petite annexe en mezza­nine et les libraires sélec­tionnent leur cata­logue avec exigence, ce que je pense posi­tif. J’es­saie main­te­nant de pous­ser les béné­voles à créer des événe­ments hors les murs, ou de créer la connexion entre la librai­rie et les écoles du quar­tier, même si je ne suis plus respon­sable du projet et que je me suis retiré au simple niveau de client socié­taire. Bien sûr, la librai­rie n’est pas encore complè­te­ment stabi­li­sée, l’an­née dernière on a été défi­ci­taire de moins de 10% de notre chiffre d’af­faire, et même si les collec­ti­vi­tés ont été très aidantes dès le départ, je pense person­nel­le­ment que ce n’est pas à la poli­tique publique de venir suppor­ter finan­ciè­re­ment un commerce en coopé­ra­tive. C’est déjà une victoire d’être une librai­rie de quar­tier, même si le modèle écono­mique ne fonc­tionne pas encore tota­le­ment.