Faire des livres, faire société

Rencontre avec les éditions Argyll

Argyll, c’est une maison d’édi­tion, une librai­rie coopé­ra­tive (l’as­tro­labe), et un incu­ba­teur, pour mutua­li­ser les forces. En créant Argyll, les 4 asso­ciés souhai­taient faire société et chan­ger leur rapport au travail. Au centre des ques­tion­ne­ments: la rému­né­ra­tion des artistes, l’ac­ces­si­bi­lité des livres, une volonté d’ac­com­pa­gner au mieux chaque texte et de ne pas parti­ci­per à la surpro­duc­tion édito­riale.

Les rencontres « Écolo­gies édito­riales », initiées lors d’un stage de fin d’études à l’As­so­cia­tion pour l’éco­lo­gie du livre, donnent la parole à des struc­tures d’édi­tion indé­pen­dantes qui pratiquent l’éco­lo­gie du livre au quoti­dien sous ses trois formes: maté­rielle, sociale et symbo­lique.

Pouvons-nous commen­cer en racon­tant la nais­sance de la maison d’édi­tion Argyll, et si cela fait sens, de racon­ter des éléments précé­dents de votre parcours person­nel ?

Simon J’ai fait un Master éditions à Rennes II il y a un petit moment, et mon projet de fin d’études était le premier livre des éditions critiques, pour lesquelles j’ai travaillé jusqu’en 2020, majo­ri­tai­re­ment de l’édi­tion d’ima­gi­naire et une collec­tion polar, dans un schéma assez clas­sique pour un éditeur de petite taille. Nous étions auto diffu­sés jusqu’à la publi­ca­tion d’un petit succès qui m’a offert un CDI et une diffu­sion distri­bu­tion chez Harmo­nia Mundi1 . Je suis parti parce que je voulais être éditeur à mon compte et que la maison d’édi­tion avait évolué dans un sens qui n’était plus assez proche de moi. ça a été compliqué de partir et aban­don­ner ce que je consi­dé­rais un peu comme mon bébé. Début 2020, j’ai commencé à entendre parler d’ESS, notam­ment à TAg 352 qui est un incu­ba­teur sur Rennes, et le confi­ne­ment est arrivé à ce moment-là, propice à déve­lop­per mes réflexions, à tout remettre en ques­tion. Tard le soir avec quelques collègues, nous avions ces discus­sions sur la maison d’édi­tion, et plus géné­ra­le­ment de repen­ser notre rapport au travail, et comment nous voulions le faire.

Ces réflexions ont été prolon­gées par ma lecture de Bernard Friot3 , et je me suis rendu compte que la posi­tion de mes amis, qui défendent d’avoir une vie pour leur travail et une vie derrière qui était payée par le travail, ne m’avait jamais semblé être la bonne. J’ai commencé à penser que travailler, cela peut aussi être l’ac­tion de faire société, pour la commu­nauté.

On a commencé à travailler sur Argyll à quatre : Xavier Dollo, qui travaille en paral­lèle à l’uni­ver­sité, Xavier Collette qui est illus­tra­teur, Frédé­ric Hugot qui s’oc­cupe de l’ac­ces­si­bi­lité numé­rique et moi. Avant de parler d’une maison d’édi­tion, on a chacun exprimé notre souhait de revoir notre rapport au travail, et expo­ser nos enga­ge­ments. Par exemple, puisque nous avons deux auteurs dans le groupe, l’im­por­tance de repen­ser la rému­né­ra­tion d’au­teur·ice s’est impo­sée : c’est le premier maillon de la chaîne et aussi le moins bien rému­néré. La respon­sa­bi­lité écolo­gique aussi est une préoc­cu­pa­tion majeure de notre maison d’édi­tion, puisque c’est déjà un enga­ge­ment que j’ap­plique dans ma vie de tous les jours. Nous avons déposé un dossier à TAg 35 pour poser les bases d’une struc­ture qui porte­rait toutes nos valeurs. Et ils ont acti­ve­ment aidé à radi­ca­li­ser le projet (j’aime beau­coup ce mot, même s’il ne met pas tout le monde à l’aise) et nous ont accom­pa­gné et formé à la créa­tion de notre coopé­ra­tive, qu’il s’agisse de plani­fier le modèle écono­mique ou de travailler l’écoute des autres pour s’as­su­rer de savoir prendre des déci­sions collé­giales.

Petit à petit, est ainsi née l’idée d’une coopé­ra­tive en trois parties : la première c’est Argyll, la maison d’édi­tion que l’on a lancée en mars 2021, on a actuel­le­ment treize titres au cata­logue. La deuxième est la librai­rie coopé­ra­tive « l’As­tro­labe » qui a ouvert dans ses locaux provi­soires le 16 avril dernier, où les usagèr.es parti­cipent, écrivent sur coup de cœur sur les livres. Initia­le­ment, sans le confi­ne­ment qui a imposé de revoir l’ordre de nos impli­ca­tions, nous voulions commen­cer par la librai­rie. Et la troi­sième est une sorte d’in­cu­ba­teur (on a pas encore trouvé de meilleur mot) qui suit l’idée de rame­ner le livre sur le terrain, de mutua­li­ser et de travailler ensemble pour utili­ser le livre comme un levier d’édu­ca­tion, pour chan­ger les menta­li­tés. Par exemple, nous allons orga­ni­ser des ateliers d’écri­ture avec des personnes qui souffrent de handi­cap, nous avons fait une plaquette pour l’ARL4 de Bretagne à desti­na­tion des nouveau·lles éditeur·ices.

C’est cet ensemble qui compose la coopé­ra­tive, qui est offi­cielle depuis le 1er décembre. J’en suis le premier sala­rié et le but est de rapi­de­ment pouvoir étendre le sala­riat au reste du groupe parce qu’on a dû emprun­ter de l’ar­gent, parfois travailler à côté et on a aussi donné notre chômage là-dedans, et on arrive au bout de nos droits hahaha. On a beau­coup investi notre temps dans le lance­ment de la maison d’édi­tion, mais on espère que l’an­née prochaine, la maison pourra payer un salaire, et à terme pour la librai­rie d’ici deux à trois ans, de payer au moins deux salaires pour mieux déve­lop­per le carac­tère social du lieu et propo­ser plus d’ani­ma­tions. Mais on procède par étapes : d’abord il a fallu poser le modèle écono­mique, avec en tête de ne pas dépendre des subven­tions parce que même si l’on n’est pas très fortuné, je pense qu’aujour­d’hui l’État se désen­gage progres­si­ve­ment de ses enga­ge­ments sociaux.

Florence Moi je suis aussi éditrice en litté­ra­ture jeunesse, et je travaillais dans une grosse maison depuis presque cinq ans. Aujour­d’hui je me rends compte que je ne me sens plus à ma place dans cette struc­ture là! J’ai trop ressenti de contra­dic­tions entre les valeurs que j’ai envie de porter et cette grosse entre­prise gérée par des action­naires capi­ta­listes. Je me sens mal à l’aise avec la façon d’y trai­ter et de sous-payer les auteur·ices, mais en tant que sala­riée et repré­sen­tante de l’en­tre­prise d’ap­pliquer ce qu’on me dit de faire, et conti­nuer de propo­ser ces condi­tions aux auteur·ices, même si elles ne me semblent pas juste. Il y a aussi énor­mé­ment de pres­sion à publier toujours plus, sans gage de qualité. Je connais Simon depuis la nais­sance de la maison d’édi­tion, un peu de loin d’abord, mais toujours avec beau­coup d’in­té­rêt. Actuel­le­ment je suis en arrêt de travail depuis quelques mois, j’ai pour but de démis­sion­ner prochai­ne­ment et me lancer en tant que free­lance pour m’ex­traire de ces grandes maisons. J’ai mis à profit mon arrêt de travail pour l’in­ves­tir dans la coopé­ra­tive en deve­nant socié­taire et en donnant la seule chose que j’ai pour l’ins­tant (c’est-à-dire mon temps) pour aider comme je pouvais les projets de la coopé­ra­tive. Je fais de la relec­ture pour la maison d’édi­tion, des petites choses admi­nis­tra­tives pour la coopé­ra­tive, et je parti­cipe aux réunions du bureau pour parti­ci­per aux débats sur les prochaines direc­tions de la coopé­ra­tive.

J’ai tout de suite été très inté­res­sée par le côté humain de la struc­ture, par la qualité des textes qu’elle publie, le respect témoi­gné aux auteur·ices et aussi par la volonté de mettre le livre au cœur de la société. Je voudrais croi­ser mon amour du métier avec ce souci d’être tourné vers les autres.

À propos de l’As­tro­labe, comment se concré­tisent dans ce lieu les enga­ge­ments sociaux de la coopé­ra­tive ? Qu’en­ten­dez-vous par l’en­vie de mettre le livre au cœur de la société ?

Florence Pour l’ins­tant, ce sont Simon et Xavier Dollo qui se partagent les temps d’ou­ver­ture de la librai­rie, ils pour­raient mieux répondre que moi à cette ques­tion, mais je peux dire que je vois de plus en plus de gens entrer, même si l’ac­tuel local n’est pas facile d’ac­cès. Ce sont des gens du quar­tier qui achètent nos livres, et on remarque la qualité sociale de ce projet quand on voit les habi­tant.es s’in­ves­tir, mais aussi quand des asso­cia­tions et des écoles qui ont entendu parler de nous viennent prendre contact pour orga­ni­ser des parte­na­riats.

Simon En effet, la seule chose dont je suis sûr, c’est que si la coopé­ra­tive arrive à être acces­sible, les idées vien­dront en même temps que les gens. C’est à nous d’or­ga­ni­ser ça, de faire en sorte de pouvoir orga­ni­ser, rencon­trer et délé­guer ensemble la construc­tion de ce projet. Cela se fera dans le temps et je n’ai fran­che­ment aucune idée de ce que sera la coopé­ra­tive dans les prochaines années. Mais tout est affaire de péda­go­gie et d’édu­ca­tion, pas dans le sens de celle qui s’ar­rête à nos 18 ans, mais de celle qui accom­pagne toute la vie, et il faut la penser à deux vitesses. En nous instal­lant dans un quar­tier popu­laire, c’est déjà un enjeu qui n’est pas simple de faire rentrer les gens dans une librai­rie. On ne s’en rend pas compte mais c’est un quar­tier diffi­cile, cet été il y a eu des fusillades et il y a beau­coup de problèmes de décro­chage scolaire chez les enfants. Même si je me sens poli­tisé et d’ex­trême gauche, je dois faire atten­tion à ce que ma radi­ca­lité poli­tique n’em­pêche pas ce lieu d’être accueillant pour celles et ceux qui n’ont pas l’ha­bi­tude d’en­trer dans une librai­rie. Je ne veux pas d’une librai­rie musée, ni d’une librai­rie de centre-ville, je veux que ce soit un bouillon de vie et je veux que les gens du quar­tier se sentent attiré.es par ce lieu.

On a commencé à mettre en place des lectures pour des élèves de CE2 de l’école primaire du quar­tier, par le biais d’un parte­na­riat avec un centre social. Quand ils sont arri­vés, je n’avais pas anti­cipé que face au baby foot que l’on a installé, leur lire des livres pour­rait être un combat perdu d’avance. Et pour­tant, on a vécu un moment génial. Ils étaient envoû­tés par le livre, ils s’y sont inté­res­sés et ont posé plein de ques­tions. Quand je leur faisais la lecture, j’ai joué de mon enthou­siasme, je me suis pris au jeu et j’ai joué diffé­rentes voix, même si ce n’était pas toujours très pro. Sincè­re­ment, je crois que même nous en tant qu’adulte, on devrait nous lire des histoires, et qu’il y a plein de manières de désa­cra­li­ser le livre pour toucher tous les publics, et qu’une librai­rie ou une biblio­thèque c’est un lieu où tout cela se doit d’ad­ve­nir.

Florence Et vous aviez aussi fait un bel événe­ment avec les petits en ayant invité un auteur jeunesse !

Simon Ah c’est vrai j’ou­bliais ! On a proposé à Mathieu Maudet, artiste illus­tra­teur breton, de faire une inter­ven­tion cet été dans une école à côté, et ensuite de venir ici faire une démons­tra­tion en direct de dessins avec les enfants en leur deman­dant ce qu’i·els voulaient qu’il dessine. Son dernier livre fait partie d’une petite collec­tion à 6€ l’unité, c’est impor­tant pour nous de présen­ter des livres que les gens du quar­tier peuvent s’ache­ter. On a fait tout ça pour montrer que l’au­teur-illus­tra­teur, ça peut-être quelqu’un de vivant à qui i.els peuvent parler et s’iden­ti­fier. Il y avait des mamans qui n’avaient pas compris que c’était l’au­teur du livre, et quand elles ont compris, certaines voulaient récu­pé­rer leurs enfants avec un peu de gêne, comme si i·els n’avaient pas le droit d’être là. Quand on fait un peu de média­tion, ces moments-là deviennent des rencontres très fortes, qui dépassent les fron­tières sociales habi­tuelles. Mathieu, qui vient de ce genre de quar­tier, avait envie de leur rendre ça, il faisait des blagues et a fini sa présen­ta­tion en faisant un film d’ani­ma­tion de ses diffé­rents dessins, c’était magique, et je pense que c’est comme ça qu’on rend un livre acces­sible.

Cette recherche d’ac­ces­si­bi­lité se maté­ria­lise dans des événe­ments, dans la concep­tion du lieu… Mais a aussi été évoqué le travail de Frédé­ric à propos de l’ac­ces­si­bi­lité numé­rique, de quoi s’agit-il plus préci­sé­ment ? Quelle est la nature de votre travail sur le livre numé­rique ?

Simon En effet, on a pas mal de choses à racon­ter à ce sujet. Déjà je trouve que le numé­rique est une inven­tion incroyable. Frédé­ric a été contacté par le Minis­tère de la Culture parce que son travail est au devant de nombreuses problé­ma­tiques. D’abord, il a rendu compa­tible l’Epub 34 avec les liseuses des anciens formats, pour faire en sorte que nos livres béné­fi­cient des nouvelles fonc­tion­na­li­tés de cette tech­no­lo­gie, sans rendre obso­lètes certaines machines du marché, elles ne pour­ront simple­ment pas utili­ser les fonc­tions propres à ce format. Concrè­te­ment quelles sont ces amélio­ra­tions ?

Nos livres sont déjà lisibles par des logi­ciels tels que Thorium6 (je ne sais pas si vous avez déjà essayé ça), et ça permet à nos livres d’être lus par des non voyants. Atten­tion, ce ne sont pas des livres audios, qui appar­tiennent pour l’ins­tant aux gros, Amazon et Hachette. Pour l’ins­tant c’est une voix mono­tone qui a plein de défauts, mais on croit que c’est une tech­no­lo­gie à venir, et Frédé­ric travaille sur beau­coup d’amé­lio­ra­tions, par exemple sur la pronon­cia­tion des noms propres. Il a aussi déve­loppé des versions pour dyslexiques que l’on ne met pas dans la version normale parce que les fichiers seraient trop lourds mais on précise sur notre site que l’on a des versions dys, avec des typo­gra­phies adap­tées. Tout ce travail évidem­ment, on ne le fait pas par recherche de renta­bi­lité, Frédé­ric travaille sur son côté perso pour avan­cer tout ça.

Florence Et pour­tant le Minis­tère de la Culture, suite à des direc­tives euro­péennes, veut faire voter une loi sur l’ac­ces­si­bi­lité du livre numé­rique, avec des normes qui imposent beau­coup de travail supplé­men­taire pour les éditeur·ices sans que personne ne soit formé ou ait le temps de faire tout ça. Par exemple si il y a des images dans le livre, il faut écrire sa descrip­tion pour qu’une personne non voyante puisse avoir accès à cette infor­ma­tion, en plus des réglages de pronon­cia­tions sur le voca­bu­laire spéci­fique du livre.

Simon L’idée est excel­lente, mais il y a à la fois un problème de temps, de forma­tion et aussi d’éco­no­mies. Au lieu de nous impo­ser une loi, ils devraient monter une équipe avec diffé­rents spécia­listes et avec les maisons d’édi­tions qui ont déjà pris le temps de déve­lop­per ces ques­tions là. Frédé­ric, si on le paie pour ça, il déve­loppe cet outil, et il le diffuse volon­tiers en Open-Source, tandis qu’on nous impose de gérer tout ça sur nos propres moyens et que ça demande un travail d’une grande complexité. Par exemple, pour le livre de Lionel Davoust Comment écrire de la fiction ?, Frédé­ric a dû contac­ter l’au­teur pour lui expliquer comment pronon­cer les noms propres, et cela demande un travail supplé­men­taire à l’au­teur et je compren­drais qu’i·els ne soient pas toujours d’ac­cord avec ça. En fait, c’est toute la chaîne du livre qui est inter­ro­gée à partir de cette notion d’ac­ces­si­bi­lité.

La place de l’au­teur·ice, premier maillon de la chaîne édito­riale, semble être remise au centre de vos préoc­cu­pa­tions édito­riales. Quelle est alors la nature du contrat que vous passez avec celle.ux que vous publiez ?

Simon Autour début d’Ar­gyll avant même de construire notre ligne édito­riale, on envoyé divers contrats de droits d’au­teur qu’on avait sous la main à des auteur·ices de notre entou­rage, et on leur a demandé rayer tout ce qui ne leur plaisent pas dedans et de nous faire des propo­si­tions. Et i·els se sont fait plai­sir, je ne donne­rai pas de noms mais certain.es en ont profité pour jouer de la correc­tion au stylo rouge à la façon d’un éditeur.

Au delà de la blague, on a reçu beau­coup de choses surpre­nantes, par exemple le droit d’au­teur n’était pas la première chose qui est reve­nue chez les auteur·ices, mais plutôt cette impres­sion commune que leurs livres étaient balan­cés dans un océan, non seule­ment océan de toute la produc­tion actuelle, mais dans l’océan de leur propre éditeur. Après avoir passé six mois, un an ou cinq sur un texte, i·els vivent mal le fait que leur livre soit défendu sur une période d’à peine trois semaines, comme cela se fait en géné­ral. Donc la première chose sur laquelle on s’est engagé vis-à-vis de nos futur auteur.ices, c’était de publier autant de livres qu’on pouvait en défendre, et de faire ça bien. On s’est fixé une limite de 6 publi­ca­tions par an, soit un tous les deux mois et d’al­ter­ner entre nos collec­tions pour que les titres ne se percutent pas. Et plus large­ment, la ques­tion se pose dans la durée : nos auteur·ices nous lèguent les droits sur leur textes pendant huit ans, et l’on pense que ces textes méritent d’être défen­dus pendant toute cette période.

Florence Je vois une diffé­rence énorme avec la façon dont les grands groupes travaillent. Les gros, eux, ils balancent les textes, ils les publient et ça sort en masse. Ils n’es­saient pas de défendre leurs textes préfé­rés, ils attendent de voir lequel prend le dessus, lequel fonc­tionne, et si un livre commence à se vendre, seule­ment là ils inves­tissent de l’ar­gent pour faire de la commu­ni­ca­tion dessus et pous­ser sa promo­tion. Et les autres, ils peuvent toujours atten­dre…

Simon Qu’est ce que cela veut dire pour les auteur·ices? Leur livre a deux semaines pour savoir si il va être supporté et soutenu par l’édi­teur ? Mais c’est d’un cynisme terrible pour les premiers maillons de la chaîne du livre… Mais si je rentre dans les détails de notre contrat d’au­teur, je veux d’abord préci­ser que ce que nous propo­sons est malgré tout en disso­nance avec l’idéal que nous visons : il s’agit dans le fond de repen­ser le travail et la rému­né­ra­tion, et pour propo­ser la vision que j’en ai à terme, il nous faudrait bien plus de tréso­re­rie. Actuel­le­ment on laisse 12% de droits d’au­teur sur les livres impri­més, 25% sur le format numé­rique et 50% pour le numé­rique vendu en direct, tout cela dès le premier exem­plaire. Mais ce qui me dérange avec le droit d’au­teur, c’est que ce n’est pas un salaire, c’est au mieux une rente, et le travail d’écri­ture n’est jamais vrai­ment payé, quel que soit le pour­cen­ta­ge… On s’est fixé 12% parce que des collègues de l’édi­tion nous disaient que c’était impos­sible, que ce taux était trop haut, et je suis déjà content de prou­ver qu’ils avaient tort.

Florence Parce que c’est déjà plus que la moyenne ! En roman jeunesse, le taux avoi­sine 7 ou 8%, et c’est beau­coup moins en album illus­tré parce que le taux est partagé entre les auteur·ices et les illus­tra­teur·ices. Souvent c’est une catas­trophe, envi­ron 4% pour les auteur·ices et 2% pour les illus­tra­teur.ices, même si l’édi­tion jeunesse a long­temps été le poumon écono­mique de l’édi­tion.

Simon C’est pour ça que se pose selon moi la ques­tion du travail. Récem­ment j’ai décou­vert quelqu’un de très inté­res­sant qui fait partie de l’as­so­cia­tion Réseau sala­riat, comme Bernard Friot et qui s’ap­pelle Auré­lien Catin5 . Il a écrit sur la rému­né­ra­tion des auteur·ices et des artistes, et a exposé les problèmes rela­tifs à la recon­nais­sance de leur acti­vité comme un travail.

Nous, on ne pratique pas d’à-valoir, parce que cela corres­pond à quelque chose que beau­coup d’au­teur.ices ont pointé du doigt : c’est qu’il s’agit fina­le­ment d’un moyen de pres­sion sur les auteur.ices, même si l’on en a pas toujours conscience. Un à-valoir, on le rembourse ou pas en fonc­tion des ventes, et c’est assez dur à vivre. Et les auteur.ices nous ont souvent fait part de ce relevé des comptes annuel qui indique quand l’à-valoir du livre n’est toujours pas remboursé par les ventes. Peut-être que si le livre ne s’est pas assez vendu, c’est la faute de l’édi­teur ou du diffu­seur, mais ce que dit le relevé, c’est que la faute revient à l’au­teur.ice. Il y a je crois un discours toxique derrière cette pratique.

L’idéal pour moi, ce serait que les droits d’au­teurs soient faibles mais que le travail de l’au­teur soit reconnu comme tel et soit payé en consé­quence. J’ai rêvé à un moment de rému­né­rer le travail en orga­ni­sant des rési­dences, et de subve­nir aux besoins de l’au­teur·ices pour son temps de docu­men­ta­tion et d’écri­ture, mais cela demande des finances et des posses­sions immo­bi­lières que l’on a pas pour l’ins­tant. Mais ce serait chouette d’al­ler vers là. Après, dans ces réflexions, on fait atten­tion à ne pas déri­ver vers une capta­tion du temps des auteur·ices. Puisque l’on est une coopé­ra­tive, on va propo­ser à chacun·e de nos auteur·ices à la rentrée de choi­sir entre 50€ offert à tous·tes, ou alors de leur donner l’équi­valent sous la forme de parts dans la coopé­ra­tive. Le but, c’est de propo­ser un salaire annexe à celle.ux qui nous rejoignent, et un moyen de prendre contact avec le réel. On voudrait alors les employer pour faire de la média­tion cultu­relle, pour les faire inter­ve­nir dans les écoles, et leur propo­ser d’autres rencontres avec un public que les événe­ments des tour­nées commer­ciales des salons de Tours et de Paris.

Tout ça me rappelle une anec­dote écrite dans un livre de notre cata­logue : un artiste est en train de lire, et son voisin lui demande « vous-vous repo­sez ? » et l’ar­tiste lui répond qu’il travaille. Le lende­main, l’ar­tiste tond sa pelouse et le voisin lui demande « vous travaillez ? », alors cette fois il répond « non, je me repose ». Ce que l’on essaye de faire, c’est de créer notre société et notre utopie, et on le fait en mettant tout ce que l’on a dedans, nos finances, notre temps et nos rêves. Le rapport que l’on a à nos métiers en tant que coopé­ra­tive, ce n’est pas seule­ment de penser le travail comme un salaire, mais d’être au service de la commu­nauté.

Et avant de parler de l’as­pect maté­rielle de l’éco­lo­gie et de sa place dans votre coopé­ra­tive, ce besoin de refaire société au sein de la coopé­ra­tive est t’il aussi un enjeu de votre ligne édito­riale ? Quelles histoires, quels textes, et quel accom­pa­gne­ment à l’écri­ture répondent à cette vision poli­tique du métier d’édi­teur ?

Simon C’est très clair que poli­tique­ment, nos livres et nos collec­tions inter­rogent le monde. Au départ, nous avions beau­coup d’en­vies diffé­rentes et en tant qu’édi­teurs, nous avons eu du mal à nous trou­ver. Parmi nos premières publi­ca­tions, La monture est une traduc­tion du roman de Carol Emsh­willer qui suit l’his­toire d’un jeune garçon élevé comme monture, et nous met dans la peau des animaux. Le Chien du forge­ron de Camille Lebou­lan­ger expose quant à lui une critique de la mascu­li­nité toxique, et son dernier livre, Euto­pia, que nous avons publié en octobre 2022 est une fiction basée sur les lectures de Bernard Friot et la fin de la propriété privée. Main­te­nant, je n’ai plus envie de publier de dysto­pie, parce qu’on la retrouve bien assez dans notre monde actuel. J’adore la science-fiction, elle a été vision­naire sur plein de sujets, jusqu’à même avoir une valeur prophé­tique (et c’est triste à dire). On a commencé à publier des utopies, et je pense conti­nuer à promou­voir des textes nous laissent espé­rer des lende­mains meilleurs et montrent toute la néces­sité de l’ac­tion poli­tique. Sans s’in­ter­dire de publier des coups de cœur, on veut mettre l’ac­cent sur les livres qui luttent contre les imagi­naires de la rési­gna­tion, car elle est notre pire enne­mie. On le voit dans certains textes améri­cains qui nous font envie, mais aussi dans les manus­crits que l’on reçoit, il y a bel et bien une litté­ra­ture de l’uto­pie qui appa­raît, et aussi des histoires qui réen­chantent le monde rural. Je pense que cela traduit un point de bascu­le­ment dans nos socié­tés et que les auteur·ices le sentent, c’est là aussi le propre de la science-fiction d’être en avance sur son temps. Depuis que l’on est clair sur notre ligne, les auteur·ices viennent vers nous pour nous propo­ser ce genre de projet.

Et peu importe l’état d’avan­ce­ment du projet, à partir du moment où l’on y croit. Cela peut être un texte à réédi­ter, cela peut-être une traduc­tion, en fait on est vrai­ment là pour accom­pa­gner les textes et les gens derrière sur la durée. Certain·es ont été pris.es sur un synop­sis, dans d’autres cas on a publié un manus­crit qu’on a reçu par mail sans véri­table reprise, parce qu’on a adoré. Mais au-delà de ça, on se demande aussi si l’on est le bon éditeur pour chaque projet.

Est-ce que ce calen­drier de publi­ca­tion et ce modèle d’ac­com­pa­gne­ment renvoie à un posi­tion­ne­ment plus large sur la ques­tion de la décrois­sance dans le monde édito­rial ? Quelle est la stra­té­gie d’Ar­gyll en termes de fabri­ca­tion et selon quels critères de respon­sa­bi­lité écolo­gique pensez-vous la maté­ria­lité de vos livres ?

Simon Je me permets de répondre par un chemin détourné, mais selon moi, la chaîne du livre est un champ du commerce moyen­âgeuse et problé­ma­tique, parce qu’elle est enjo­li­vée par la magie du livre. Et il y a trop de gens qui se disent de gauche progres­siste, sont capables d’in­ter­ro­ger la manière dont i.els se nour­rissent, mais pas du tout la manière dont i·els lisent. On pardonne aux livres des choses qu’on ne pardon­ne­rait abso­lu­ment pas à d’autres secteurs. En soi, j’ai l’im­pres­sion qu’une maison d’édi­tion, c’est et ça restera une aber­ra­tion écolo­gique… Même si je dis que l’on publie peu pour lutter contre la surpro­duc­tion, cela reste 6 livres de plus par an, à un tirage que je situe entre 2000 et 3000 exem­plaires, même si en ce moment impri­mer est un vrai problème à cause du prix du papier. On mutua­lise nos impres­sions grâce à une impo­si­tion en amal­game, et on fait nos tirages à minima en regrou­pant deux publi­ca­tions, pour réduire nos coûts fixes d’im­pres­sion. Mais ça, ce n’est pas pour des raisons écolo­giques mais bien écono­miques. On imprime en France par volonté, mais cela s’ar­rête là, et l’on a aucun savoir-faire en terme de fabri­ca­tion. Peut-être que la solu­tion serait de se mutua­li­ser à plusieurs struc­tures pour créer un poste, cela serait aussi très utile de faire ça pour un comp­table, mais c’est assez dur à recru­ter, et la qualité des conseils comp­tables en édition est assez catas­tro­phique. Mais je pense qu’en France il y a des savoirs-faire qui ont disparu, et que l’on a plus connais­sance de certaines manières de faire des livres et c’est assez triste.

Je pense qu’il y a de nombreux travaux de fond à réali­ser, mais un qui est impor­tant, ce serait de ne plus dépendre des mises en place. Aujour­d’hui, le livre est une course en avant. Côté éditeur on parie sur des livres qui ne sont pas sûrs d’être vendus, et du côté vendeur, on doit faire face à des clients qui ne savent plus patien­ter pour obte­nir leur commande. Les libraires meurent des flux de produc­tions, il y a toujours trop de livres à venir, et les événe­ments comme Noël ou le Salon du Livre entre­tiennent l’ap­pel aux ventes. Combien de livres de la rentrée litté­raire sont détruits ? On parle d’un problème systé­mique, et si je peux me permettre, ce n’est pas en chan­geant la manière de produire les livres que ça va chan­ger. Je dois aussi admettre que je suis abso­lu­ment super­fi­ciel sur la maté­ria­lité du livre. à chaque fois que j’ouvre un carton de nouveauté, c’est le plus beau jour de ma vie. J’aime leur odeur, et en tant qu’édi­teur j’ai envie que les gens sentent l’amour qu’on a porté à l’objet livre, et je déteste l’im­pres­sion que me donnent certains livres d’avoir été fabriqués à la va vite. Même s’il y a un maté­ria­lisme certain derrière, je veux que nos livres soient des écrins, et je remer­cie Xavier pour son travail de graphiste et d’illus­tra­teur, parce qu’il arrive vrai­ment à donner forme à nos visions.

Florence Je me sens comme toi sur ces ques­tions, je suis très sensible aux façon­nages un peu précieux, à la sensa­tion tactile du papier. Mais ces impres­sions sont aussi en contra­dic­tion avec nos combats de dé-sacra­li­sa­tion et d’ac­ces­si­bi­lité du livre, et le prix d’achat exclut aussi souvent une partie des lecteur·ices.

Simon Peut-être que cela pour­rait être le rôle du livre poche et du numé­rique : de penser le poche comme premier format d’un livre, et que la belle édition vien­drait après pour celle·ux qui la veulent ? C’est-à-dire de faire décou­vrir le texte d’abord et de voir après comment on peut travailler sur le texte ?

Florence Moi, en tant qu’édi­trice jeunesse, on me demande de produire X livres par an pour se posi­tion­ner face à la concur­rence et ne pas se lais­ser dépas­ser. Et peu importe que dans notre programme on ait assez de bons textes que l’on a envie de publier, il faut trou­ver de quoi remplir la demande de livres. Et forcé­ment il y a un gros pour­cen­tage de livres même corrects qui vont deve­nir des déchets parce qu’ils n’existent que pour répondre à l’injonc­tion de publier. Le problème, c’est que tant que les gros éditeurs ne se seront pas mis d’ac­cord, personne ne va oser en premier réduire sa produc­tion, parce qu’elle sera syno­nyme de perte d’ar­gent. C’est vrai­ment une réflexion globale.

Simon Effec­ti­ve­ment, c’est une guerre que se mènent les gros éditeurs pour être vus, mais je constate aussi qu’une maison d’édi­tion qui veut décroître se heurte à des dilemmes impos­sibles de tréso­re­rie et de flux, même si c’est un terme que j’adore et que c’est pour moi l’enjeu de l’ave­nir de se dire qu’on ne peut plus vivre au dessus de nos moyens, pas seule­ment finan­ciers, mais aussi en matière de ressource et de temps. On veut faire de la péda­go­gie dessus, on va instal­ler dans nos nouveaux locaux de la librai­rie un panneau pour parler du système de commandes et des gâchis de l’édi­tion. On donne aussi tous les inven­dus de la maison d’édi­tion pour éviter à tout prix le pilon. Après, on court tous après le temps, et même si au départ ce projet veut ques­tion­ner notre rapport au travail, on conti­nue de se tuer à la tâche. Je ne sais pas comment vont évoluer nos métiers mais ce sera sans doute vers des métiers bâtards, qui auront voca­tion à être au service de notre épanouis­se­ment.

On est en contact avec d’autres coopé­ra­tives, souvent menées par des jeunes sur qui les employeurs n’ont plus de leviers, parce qu’i.els sont prêts à démis­sion­ner tout de suite pour construire autre chose. En ce sens, c’est un vrai chan­ge­ment de rapport de force qui est en cours et que ma géné­ra­tion n’a jamais réussi à faire. Il y a énor­mé­ment de coopé­ra­tives en Bretagne et il faut que l’on travaille ensemble pour tous se faire connaître. Et de la même manière qu’il faut rendre acces­sible le livre, il faut repen­ser la chaîne et la décloi­son­ner, et cela demande de cher­cher les alter­na­tives chez d’autres modèles asso­cia­tifs. Éditeur, auteur, c’est juste un métier comme un autre, il faut arrê­ter de rester entre nous. Il faut commen­cer à mettre des noms sur les problèmes, mais même si on en parle aussi entre nous dans l’in­ter­pro­fes­sion.

Florence Je rebon­dis sur ce que tu dis à propos de l’épa­nouis­se­ment. Il y a quelques mois, on m’au­rait dit que je suis en arrêt de travail et que je l’em­ploie à faire des tâches béné­voles qui pour­raient paraître assez ennuyantes, comme de l’ad­mi­nis­tra­tif ou de relire des textes alors que c’est exac­te­ment ce que je fais au boulot, je me serais sans doute dit : « Mais pourquoi tu fais ça ? Rentre chez toi, profite de ton arrêt et fait des choses qui te font plai­sir en fait. » Et je me suis rendue compte que c’est préci­sé­ment de venir parti­ci­per à tout ça qui m’a un peu sauvé de l’état dépres­sif dans lequel j’étais. Parce qu’en venant faire ces tâches, je me sens utile, je m’épa­nouis parce que j’ai l’im­pres­sion de faire quelque chose qui a du sens. J’étais très mal il y a quelques temps et ça m’a remis dans une bonne dyna­mique.