Le design graphique comme maillon d'une écologie des milieux éditoriaux alternatifs

Appuyé de nombreux rapports qui détaillent l’ac­tuelle toxi­cité des circuits édito­riaux stan­dards, le concept d’éco­lo­gie du livre est aujour­d’hui porté par une inter­pro­fes­sion du monde du livre dans laquelle la voix du design graphique semble manquer. Cet article défi­nit une éthique du design édito­rial et de la typo­gra­phie à diffé­rents niveaux d’in­ter­ven­tion de la chaîne opéra­toire du livre, à partir d’une série d’en­tre­tiens de maisons d’édi­tions indé­pen­dantes qui posent les jalons d’une pratique soute­nable et sociale du livre. De la dimen­sion spatiale d’une chaîne de produc­tion à l’échelle mini­male d’une compo­si­tion typo­gra­phique, une série d’exemples témoigne de la possi­bi­lité et de la néces­sité des desi­gners à réin­ter­ro­ger leur exper­tise et leur respon­sa­bi­lité pour faire émer­ger des modèles de publi­ca­tions écolo­giques. Au long de l’ar­ticle, la défi­ni­tion du concept d’éco­lo­gie du livre assume un angle poli­tique et social, complé­men­taire aux enjeux tech­niques et envi­ron­ne­men­taux de la filière du livre.

Qu’en­tend-t-on et d’où parle-t-on d’éco­lo­gie du livre ?

Des appels à une meilleure traça­bi­lité de l’ori­gine des fibres dont sont faites les pages de nos livres, aux nombreuses critiques de l’exo­né­ra­tion du livre de la taxe REP1 (2019, WWF, rapport Taver­nier, King et al.), l’in­dus­trie du livre est progres­si­ve­ment renvoyée à ses respon­sa­bi­li­tés écolo­giques. La simple annonce du taux de retour (estimé par WWF en 2019 à plus de 100 millions d’ou­vrages, soit 20 à 25% de la produc­tion annuelle, dont la moitié serait pilon­née, c’est à dire broyée pour rede­ve­nir une pâte à papier) choque à raison l’opi­nion publique. Les rapports et publi­ca­tions qui détaillent les impli­ca­tions de cette indus­trie dans une écono­mie globa­li­sée, polluante et surpro­duc­tive abondent, et sont pour­tant peu mobi­li­sés dans le champ du design graphique. L’état de l’art de Roxane Jubert dans le colloque « les écolo­gies du numé­rique » en 2017 à Orléans sur la soute­na­bi­lité des pratiques du design graphique, témoigne à ce sujet d’un retard de la commu­ni­ca­tion visuelle par rapport à d’autres champs du design en termes de tran­si­tion écolo­gique.

Même si mino­ri­taire, la pensée écolo­gique se déve­lop­pant dans les recherches théo­riques et pratiques du design graphique français s’in­té­resse avant tout à la soute­na­bi­lité – une gestion vertueuse des dépenses maté­rielles et éner­gé­tiques – sans arti­cu­la­tion directe à un projet social. Peut-on pour autant parti­ci­per, en tant que desi­gner graphique, à une écolo­gie du livre sans penser les enjeux sociaux et poli­tiques d’un écosys­tème édito­rial ?
Les problèmes actuels du livre dont doit se saisir le design ne peuvent se penser selon la seule pers­pec­tive du résul­tat d’un produit fini, mais depuis l’in­té­rieur du proces­sus de sa chaîne de produc­tion. Il est donc néces­saire d’ex­plo­rer les problèmes rela­tifs aux proces­sus indus­triels liés au livre pour construire une théo­rie soute­nable et souhai­table du design édito­rial. Puisque la connais­sance de la toxi­cité des modèles stan­dards de publi­ca­tion impri­mée existe, l’enjeu pour le design consis­te­rait à poser les premiers jalons d’une média­tion théo­rique et pratique de l’éco­lo­gie du livre, de sorte à atteindre ses lieux d’en­sei­gne­ment, et deve­nir un enjeu clai­re­ment exposé pour les pratiques contem­po­raines du design édito­rial.

Claire Brunet et Cathe­rine Geel rappellent dans leur histoire critique du design que le problème prin­ci­pal à notre époque est de réagen­cer l’ha­bi­ta­bi­lité de nos manières d’être et de faire dans une écolo­gie globale, qui ne peut faire l’éco­no­mie d’une posi­tion radi­cale du point de vue poli­tique et social. « Les normes envi­ron­ne­men­tales ne garan­tissent pas l’ap­proche écolo­gique : c’est bien l’ar­rière-plan poli­tique ou idéo­lo­gique qui déter­mine la posi­tion, parfois diffi­ci­le­ment tenable écono­mique­ment du desi­gner ou du consom­ma­teur 2  ».

L’éco­lo­gie du livre mobi­lise donc une atten­tion à toutes les étapes du cycle de vie du livre, ainsi qu’une réflexion globale du circuit de produc­tion, de diffu­sion et de distri­bu­tion du livre. L’es­sor continu du marché de l’oc­ca­sion, ainsi que les usages et partages de la lecture appar­tiennent tota­le­ment à la réflexion écolo­gique d’un milieu édito­rial ; ils pour­raient faire l’objet d’un travail de recherche à part entière du design graphique sur le cycle de vie de cet objet. Cet aspect de l’éco­sys­tème du livre ne sera toute­fois pas abordé dans cet article pour des raisons métho­do­lo­giques.

À ce sujet, nous renvoyons au n°207 de la revue Commu­ni­ca­tion et Langage, avec une atten­tion parti­cu­lière pour l’ar­ticle d’Oli­vier Bessard Banquy sur les « nouvelles vies du livre d’oc­ca­sion 3  ».

La pers­pec­tive de cet article vise plutôt à déter­mi­ner des pistes d’ac­tion du design graphique pour une écolo­gie du livre depuis la scène de l’édi­tion indé­pen­dante. Défi­nie par les critères écono­miques établis en 2023 aux « Assises natio­nales de la fédé­ra­tion des éditions indé­pen­dantes », l’in­dé­pen­dance sous-entend aussi une dimen­sion poli­ti­sée et alter­na­tive de l’édi­tion, rappe­lée par Julien Lefort-Favreau dans son essai Le Luxe de l’in­dé­pen­dance. « L’in­dé­pen­dance pour­rait être mise en scène comme l’objet d’une quête, tant elle sous-tend toujours un objec­tif, quelque chose à défendre. Ce qui est à défendre (…) c’est la diver­sité des publi­ca­tions et la liberté d’ex­pres­sion, enten­due ici comme la possi­bi­lité de critiquer le monde dans des livres et de diffu­ser une multi­tude d’idées et d’œuvres4  ».

Au sein de contextes écono­miques fragiles, sinon précaires, les pratiques édito­riales présen­tées dans cet article arti­culent une dimen­sion écolo­gique à un projet poli­tique de diffu­sion des idées. Si certaines des initia­tives présen­tées se sont exer­cées sans desi­gner dans la direc­tion de projets édito­riaux, il paraît juste­ment néces­saire de recen­ser et d’ana­ly­ser ces pratiques, de sorte à rééva­luer le rôle du design graphique à l’in­té­rieur d’un milieu édito­rial. La chaîne du livre – de la forêt à la librai­rie – consti­tue alors le terri­toire d’une réflexion ouverte vers de nouvelles pers­pec­tives pratiques du design graphique : au-delà d’une écolo­gie envi­ron­ne­men­tale stric­te­ment maté­rielle, en dehors du champ d’in­ter­ven­tion balisé de la mise en page et d’une valeur esthé­tique, vers une défi­ni­tion plurielle de l’ac­ti­vité du design sur l’en­tiè­reté du proces­sus édito­rial du livre imprimé. Simi­lai­re­ment à ce que Victor Petit défend être le terri­toire d’ac­tion de l’éco-design5 , l’éco­lo­gie se comprend comme une pratique soucieuse du point de vue envi­ron­ne­men­tal et indis­so­cia­ble­ment, soucieuse de l’in­té­gra­tion d’une éthique à tous les niveaux, de la concep­tion, à la produc­tion et l’usage d’un objet. Elle se pense aux travers d’un réseau complexe de rela­tions qu’il regroupe dans le terme de milieu. Elle n’est alors pas enca­drée par la recherche d’une solu­tion tech­nique, mais plutôt dans diffé­rents contextes et moments du proces­sus édito­rial où l’éco­lo­gie du livre croise le champ du design graphique.

L’éco­lo­gie du livre présen­tée ici rejoint la défi­ni­tion mani­feste publiée en 2020 par la maison d’édition Wild­project, co-éditée avec l’As­so­cia­tion pour l’éco­lo­gie du livre. « L’éco­lo­gie du livre est une invi­ta­tion à penser l’en­semble des acteurs et actrices du livre et leurs inter­ac­tions comme formant un éco-système – c’est-à-dire un milieu de vie, tissé et soutenu par un réseau d’in­ter­dé­pen­dances.6  » La critique et le rema­nie­ment de la produc­tion indus­trielle du livre ne peut ainsi se faire sans inté­grer les enjeux écono­miques et sociaux qui lui sont propres. La plura­lité de cette défi­ni­tion rejoint l’en­semble des théo­ries écolo­giques appuyées par la pensée de Félix Guat­tari : l’éco­lo­gie est à la fois maté­rielle, sociale et symbo­lique7 .

Diffu­ser une connais­sance respon­sable de l’ap­pa­reil indus­triel de la chaîne du livre

En 2010, à l’oc­ca­sion du Salon du livre de Paris, un groupe d’édi­teur·ices s’est rassem­blé sous le nom d’édi­teurs écolo-compa­tibles8 pour effec­tuer des actions de sensi­bi­li­sa­tion à l’éco-concep­tion des livres, et propo­ser une série d’en­ga­ge­ments qu’ils ont appliqués à leur struc­ture édito­riale pour rendre plus vertueuses leur chaîne de produc­tion. Encore aujour­d’hui, ces enga­ge­ments fondent une base perti­nente pour limi­ter l’im­pact écolo­gique de toute entre­prise édito­riale : ne pas impri­mer à plus de 800 km de son lieu de stockage ; utili­ser unique­ment des papiers label­li­sés ou recy­clés ; limi­ter au maxi­mum le pilon­nage par le don des livres défraî­chis à des asso­cia­tions cari­ta­tives, et orga­ni­ser divers événe­ments et brade­ries pour que les livres trouvent un·e lecteur·ice.

Ces premiers leviers d’une écolo­gie édito­riale agissent prin­ci­pa­le­ment sur les dyna­miques de circu­la­tion du proces­sus édito­rial, en premier lieu parce qu’elles sont intrin­sèque­ment liées à l’impact envi­ron­ne­men­tal du livre imprimé. La produc­tion du livre, soit la fabri­ca­tion du papier, l’im­pres­sion, le façon­nage et les trans­ports repré­sentent 50% des émis­sions de GES d’un livre sur la tota­lité de son cycle de vie9 . Cepen­dant, ils repré­sentent un effort écono­mique indé­niable sur les struc­tures qui appliquent ces critères. Il est par exemple estimé 10 à 20% plus cher d’im­pri­mer France que de délo­ca­li­ser l’im­pres­sion et la fabri­ca­tion en Europe de l’Est pour un livre imprimé noir sur blanc, voire plus si le livre demande des façon­nages complexes. Toute­fois, ces efforts de relo­ca­li­sa­tion de la produc­tion, tout comme le choix d’un papier label­lisé ne sont aucu­ne­ment perçus comme une fin écolo­gique en soi par ces éditeur·ices, seule­ment point de départ d’une restruc­tu­ra­tion globale de la fabri­ca­tion des livres.

Une écolo­gie de l’im­primé peut aussi s’ac­cor­der avec une réduc­tion partielle des coûts finan­ciers dans des circuits de produc­tions de proxi­mité. Dans le prolon­ge­ment des éditeur·ices mention­né·es ci-dessus, la maison d’édi­tion Nantaise la Cabane Bleue publie des récits écolo­giques jeunesse et applique avec rigueur et cohé­rence une stra­té­gie de fabri­ca­tion la plus vertueuse possible. Leur calen­drier d’im­pres­sion annuel mutua­lise un passage à l’im­pres­sion pour deux titres à la fois grâce à une impo­si­tion en amal­game opti­mi­sée par un format unique (21 × 27,5 cm), exploi­tant au maxi­mum la surface de leur feuilles d’im­pres­sion et réduit la perte de matière au moment du massi­co­tage10 . Une soute­na­bi­lité plus profonde de la chaîne du livre exige d’agir avec une rigueur multiples, de l’amont à l’aval de la chaîne. Le Studio Jango a publié en libre accès le 25 Avril 2023 un dossier de recherche dédié à l’éco-concep­tion en design graphique imprimé. La défi­ni­tion d’éco­lo­gie ici appliquée est une pers­pec­tive d’op­ti­mi­sa­tion des dépenses écono­miques et éner­gé­tiques à l’in­té­rieur des proces­sus de fabri­ca­tion. Il détaille les chiffres, les termes et les actua­li­tés néces­saires à éclai­rer la réalité indus­trielle de la chaîne du livre, parti­cu­liè­re­ment à propos de la produc­tion pape­tière.

Il est indé­niable que l’in­dus­trie pape­tière exécute une tran­si­tion écolo­gique, visible lorsque Copa­cel estime une baisse de 55% d’émis­sion de GES de la filière française pape­tière entre 2005 et 2016. Le raffi­ne­ment de la pâte à papier reste pour­tant la plus grande source de pollu­tion du cycle de vie d’un livre, même si l’em­ploi de papiers certi­fiés dans l’édi­tion française avoi­sine 98% depuis quelques années. Pour­tant, l’em­ploi du papier recy­clé dans nos livres reste encore plus que mino­ri­taire (rare­ment au-delà d’1% de la produc­tion annuelle de livres en France, d’après les sources du CNL) pour des raisons esthé­tiques et écono­miques qu’il nous faut sans doute recon­si­dé­rer, puisque le raffi­ne­ment d’une pâte papier vierge consomme six fois plus d’éner­gie que le recy­clage des fibres déjà trai­tées, et peut-être réitéré plusieurs fois pour la produc­tion d’un papier graphique d’une qualité raison­nable, en constant progrès. De plus, la label­li­sa­tion de la pâte à papier vierge n’est pas égale et contient de nombreuses failles, à commen­cer par la fréquence et la qualité de leurs contrôle11 , mais aussi, l’ins­tar de la certi­fi­ca­tion PEFC, de critères élec­tifs variables. Dans le cas de ce label, l’at­tri­bu­tion résulte d’un consen­sus entre des méta­stan­dards déci­dés par l’or­ga­nisme et la légis­la­tion fores­tière de chaque pays membre depuis que cette certi­fi­ca­tion s’étend du terri­toire euro­péen vers une échelle mondiale. Décer­née à partir d’un enga­ge­ment à l’amé­lio­ra­tion de la soute­na­bi­lité de l’ex­ploi­ta­tion fores­tière et non à partir d’un niveau déjà acquis, la trop grande rela­ti­vité de cette certi­fi­ca­tion ne saurait suffire à déter­mi­ner des choix suffi­sants en termes d’éco-concep­tion pape­tière.

Le rapport Basic estime un hausse de la pâte à papier dite marchande entre 2000 et 2014 dans le secteur du livre français jusqu’à atteindre 41% de la consom­ma­tion par l’in­dus­trie du livre (soit 61 millions de tonnes de pâte à papier impor­tée, simi­laire au marché italien à 90%, dont un tiers provien­drait d’Amé­rique latine, et plus spéci­fique­ment du Brésil), ce qui signi­fie que l’in­dus­trie pape­tière s’éta­blit de plus en plus dans une écono­mie à l’échelle du globe, sans prise en compte des impacts écolo­giques évidents de cette évolu­tion. Dans le croi­se­ment géné­ral des fibres qui composent nos papiers graphiques, la présence d’une essence peut-être l’in­dice d’une matière issue d’une exploi­ta­tion fores­tière au modèle plus ou moins inten­sif, et par consé­quent coûteux du point de vue envi­ron­ne­men­tal.

Dans un contexte où l’im­port domine et croit dans notre marché, se respon­sa­bi­li­ser sur le choix d’un papier graphique pour un livre implique aussi de réflé­chir à l’ori­gine et à la compo­si­tion des fibres à l’aide des « Profils Papiers », docu­ments les plus rigou­reux à ce jour pour iden­ti­fier la compo­si­tion et le circuit de produc­tion d’un papier. La compré­hen­sion des impli­ca­tions écolo­giques du livre du point de vue de sa produc­tion est une respon­sa­bi­lité qui croise l’en­tière orga­ni­sa­tion d’une struc­ture édito­riale, simi­lai­re­ment à l’in­tui­tion du fonda­teur des éditions Zones Sensibles Alexandre Laumo­nier qui ne « voulait pas publier des auteurs comme Tim Ingold ou Eduardo Khan sur des papiers dont il ne connais­sait pas l’ori­gine12  ».

Si l’édi­teur·ice initia­le­ment n’a que peu de prise avec l’en­vi­ron­ne­ment indus­triel qui gravite autour de la publi­ca­tion de livres, la·e desi­gner graphique doit réaf­fir­mer sa capa­cité à comprendre et aména­ger des stra­té­gies indus­trielles soute­nables. La respon­sa­bi­li­sa­tion de ce rôle du design vers une réap­pro­pria­tion plus complète de son exper­tise du livre pour­rait ouvrir une porte de sortie à l’ac­tuelle dicho­to­mie de l’exé­cu­tion tech­nique et de la direc­tion artis­tique, et réunir info­gra­phie, fabri­ca­tion et pratique d’au­teur, pour une pratique du design édito­riale nour­rie de l’en­tiè­reté de son milieu d’ac­tion.

La dimen­sion sociale d’une fabri­ca­tion soute­nable

À l’ap­pa­rente évidence de ces agen­ce­ments écolo­giques, il convient de mesu­rer leur faisa­bi­lité depuis les objets et situa­tions inter­mé­diaires de rela­tions inter­pro­fes­sion­nelles. Ces mesures ne sauraient s’ins­tau­rer par un pilo­tage verti­cal du projet édito­rial, comman­dité puis exécuté. Elles résultent au contraire d’un échange qui commence dès la rédac­tion du devis et qui se termine devant les presses aux moments clés de l’im­pres­sion comme le calage. Une relo­ca­li­sa­tion de proxi­mité du circuit édito­rial flui­di­fie la média­tion d’un projet édito­rial, souhai­table et soute­nable. Dans un milieu de produc­tion aux nombreux inter­mé­diaires, l’éta­blis­se­ment d’une rela­tion co-instruc­tive entre les acteur·ices et le partage d’ex­pé­rience de chaque métier est néces­saire pour le déve­lop­pe­ment d’une écolo­gie du livre.

Ainsi, au-delà de la dimen­sion spatiale d’un circuit de produc­tion écolo­gique, s’ins­taure un critère tempo­rel, au sein duquel un échange est rendu possible entre éditeur·ices, desi­gner et impri­meur·euses. L’ac­cep­ta­tion d’une facture à l’im­pres­sion de 10 à 20% supé­rieure aux offres les plus compé­ti­tives signi­fie aussi un allon­ge­ment précieux du temps de média­tion et de révi­sion d’un projet édito­rial. Car si certains profes­sion­nels de l’im­pri­me­rie alignent leur tari­fi­ca­tion sur les grilles de la concur­rence étran­gère, la baisse du tarif est géné­ra­le­ment rattra­pée par une vitesse d’exé­cu­tion (ou une sous-trai­tance) incom­pa­tible avec un temps d’échange construc­tif entre impri­meur·euses et éditeur·ices pour situer les opti­mi­sa­tions et les choix alter­na­tifs de fabri­ca­tion vers un modèle plus soute­nable13 .

Les objets inter­mé­diaires du projet (briefs, devis, et autres docu­ments de média­tion du projet, connexes mais distincts de l’ac­ti­vité de concep­tion) ainsi que le temps et la qualité de l’échange entre les profes­sion­nels du livre sur un projet influencent le proces­sus et le produit, même si leur impact est tacite et diffi­cile à quan­ti­fier. Dès l’étape de rédac­tion d’un devis, premier contact à l’im­pri­meur·euse, certains réflexes de gain de temps et d’ar­gent éloignent les éditeur·ices et fabri­cants d’un échange construc­tif. Souvent exercé dans une logique compa­ra­tive à la recherche d’éco­no­mie, il peut au contraire être le lieu d’un aller-retour, de compro­mis et de contre propo­si­tions avec un même pres­ta­taire et retra­cer la fron­tière tradi­tion­nelle de la concep­tion et de l’exé­cu­tion, dans une pers­pec­tive écolo­gique qui ne peut être complète sans une dimen­sion colla­bo­ra­tive.

Dans un entre­tien avec le bureau 205 – réfé­rent de design édito­rial soute­nable depuis leur colla­bo­ra­tion avec l’Ecole Urbaine de Lyon pour la publi­ca­tion de la collec­tion « à partir de l’An­thro­po­cène » – Damien Gautier explique l’anec­dote d’un point d’ex­cla­ma­tion glissé systé­ma­tique­ment dans les colo­phons de leurs livres à la mention « imprimé en France ! ». Elle cris­tal­lise l’ex­pé­rience diffi­cile de la première commande de leur maison d’édi­tion : une victoire de longue haleine de plus de 18 aller-retours à la phase de devis avec un même impri­meur de la région de leur pres­ta­taire, à la fois pour ajus­ter la produc­tion vers une fabri­ca­tion satis­fai­sante, mais aussi pour convaincre le comman­di­taire de ne pas céder à la tenta­tion d’une délo­ca­li­sa­tion, cela même si le comman­di­taire était une struc­ture publique indis­so­ciable de son inscrip­tion terri­to­riale.

La média­tion des enjeux écolo­giques de l’in­dus­trie du livre touche en premier lieu les profes­sion­nel·les du livre et leurs comman­di­taires, mais doit aussi atteindre les lecteur·ices. Cette média­tion n’est alors plus un travail intime de colla­bo­ra­tion et d’échanges, mais dépend de stra­té­gies de commu­ni­ca­tion direc­te­ment en prise avec des choix graphiques d’iden­ti­tés édito­riales.

L’au­da­cieuse collec­tion « Posi­tions d’édi­teur·ices » de la maison d’édi­tion Burn~Août consti­tue un ensemble d’ou­tils théo­riques subver­sifs à desti­na­tion des pratiquant.es de la micro-édition. Retrans­crip­tion de confé­rences, petits manuels infor­mels, les textes invitent au détour­ne­ment (sinon au pira­tage) de l’éco­no­mie conven­tion­nelle des outils de produc­tion et de diffu­sion, souvent mise en forme dans des brochures ou des tracts distri­bués gratui­te­ment ou à prix libres. La nature réflexive des modes de produc­tions du livre de la collec­tion et cette écono­mie de la gratuité leur permet de construire l’éco­no­mie de cette collec­tion par l’ob­ten­tion de rési­dences artis­tiques norma­le­ment non ouvertes aux pratiques édito­riales. Dans la pour­suite des enjeux didac­tiques de la collec­tion, l’ISBN en quatrième de couver­ture de tous les livres de la maison d’édi­tion est systé­ma­tique­ment accom­pa­gné d’un tableau de redis­tri­bu­tion du prix d’achat entre les diffé­rent.es acteur·ices de la chaîne édito­riale. Cette trans­pa­rence comp­table confère au lecto­rat le droit de comprendre le prix total du livre, et d’ap­pré­hen­der avant même l’ou­ver­ture du livre la plura­lité des opéra­tions finan­cières d’un circuit édito­rial. Un tel choix de mise en forme de la couver­ture relève d’un design astu­cieux de la visi­bi­lité d’un écosys­tème édito­rial, et permet d’in­tro­duire le lecto­rat à la compré­hen­sion d’un milieu édito­rial par son modèle écono­mique. Complé­men­taire à l’écri­ture et la mise en page d’un colo­phon, ce para­texte infor­ma­tif devient d’un même coup par son origi­na­lité et un élément graphique déter­mi­nant de l’iden­tité de la maison d’édi­tion.

La nature poli­tique d’une écolo­gie du livre met au défi les desi­gners graphiques d’af­fir­mer leur capa­cité de conce­voir une fabri­ca­tion éthique du livre mais aussi de se faire garant.es d’un partage de la culture édito­riale auprès de son public. Dans ce contexte, l’éco­lo­gie n’est pas syno­nyme de soute­na­bi­lité maté­rielle, mais émerge dans sa dimen­sion sociale et symbo­lique. En même temps que le tableau de redis­tri­bu­tion du prix du livre rend visible les maillons d’une chaîne édito­riale, elle traduit la volonté de ques­tion­ner les actuels auto­ma­tismes de notre manière de faire des livres.

La soute­na­bi­lité à l’échelle mini­male du livre : vers une écolo­gie de la typo­gra­phie

Puisque liée à la compré­hen­sion des inter­dé­pen­dances entre les acteur·ices d’un milieu édito­rial, l’éco­lo­gie du livre pousse la·e desi­gner à sortir du cadre de la mise en forme pour recon­si­dé­rer son inter­ven­tion par rapport aux autres maillons de la chaîne. Toute­fois, elle implique aussi de recon­si­dé­rer l’ap­proche de ses domaines de compé­tences recon­nus, et dans le cas du design graphique, d’exa­mi­ner ce que peut la forme pour soute­nir voir produire une propo­si­tion écolo­gique. Comment la typo­gra­phie, cette unité mini­male du livre, peut être abor­dée dans une pers­pec­tive écolo­gique ? Plusieurs pers­pec­tives sont à consi­dé­rer : la capa­cité dessin de carac­tère à parti­ci­per de lui-même à une écolo­gie du livre, à distin­guer du travail de la compo­si­tion typo­gra­phique.

Sans appar­te­nir offi­ciel­le­ment à une clas­si­fi­ca­tion typo­gra­phique, les eco-font sont des familles de carac­tères dessi­nées en incluant diffé­rents évidages (découpe, poinçon­nage, espa­ce­ment de plusieurs tracés pour consti­tuer l’épais­seur des lettres) à l’in­té­rieur de la graisse des tracés, un système qui permet une écono­mie d’encre à l’im­pres­sion. La formule permet­tant le calcul de réduc­tion d’encre n’est pas sour­cée, mais semble dépendre du strict péri­mètre du dessin de lettre : à corps égal on peut esti­mer entre 30 et 50% la réduc­tion d’encre dans la surface de la lettre avec ces tech­niques d’évi­dages. Des carac­tères comme le Ryman eco dessiné par Dan Rhati­gan et Grey London (Mono­type, 2014) ou plus récem­ment Apfel Brukt de Luigi Gorlero (Coll­lett­tivo, 2019) affirment que la créa­tion typo­gra­phique joue un rôle au sein d’une écolo­gie du livre, et témoigne la volonté des typo­graphes à enga­ger leur disci­pline dans la cause écolo­gique. Ceci étant, le discours mathé­ma­tique de la réduc­tion d’encre est pros­pec­tif : ces carac­tères distri­bués en libre accès sont dispo­nibles à tous les usages, et leur singu­la­rité graphique invite souvent à détour­ner les carac­tères de leur objec­tif initial, vers une expres­sion esthé­tique de titrage, tandis que la propo­si­tion écolo­gique n’est déter­mi­nante que dans un texte de labeur. Sans contexte d’in­ter­ven­tion et sans appli­ca­tion défi­nie au sein d’une compo­si­tion typo­gra­phique, la dimen­sion écolo­gique de ces carac­tères reste à un certain degré d’abs­trac­tion, indé­pen­dam­ment des quali­tés graphiques qui leur sont propres. La dimen­sion mani­feste ou perfor­ma­tive des carac­tères dits écolo­giques reste alors dépen­dante de leur emploi : comme tout outil, la qualité d’un carac­tère s’éprouve à l’usage. Dans une pers­pec­tive de soute­na­bi­lité, la respon­sa­bi­lité écolo­gique du typo­graphe prend alors corps au moment de la mise en page, lorsqu’il est ques­tion d’agen­cer la compo­si­tion des textes dans un support.

En matière de typo­gra­phie soute­nable, les récentes évolu­tions graphiques de la collec­tion « à partir de l’An­thro­po­cène » démontrent une approche diffé­rente de l’im­pact d’une mise en page dans une logique d’éco­no­mie de matière dans les livres. Tout d’abord, les carac­tères employés dans la collec­tion n’ont aucune préten­tion écolo­gique initiale. Ils ont tous été choi­sis dans le cata­logue de leur fonde­rie indé­pen­dante (205TF), ce qui met en jeu une forme d’éco­no­mie circu­laire dans l’ac­ti­vité édito­riale de la maison d’édi­tion et des diffé­rentes acti­vi­tés du bureau. Contraints de revoir la maté­ria­lité de leurs ouvrages dans un contexte écono­mique bien plus restric­tif lié à l’ar­rêt soudain du finan­ce­ment de la collec­tion à la suite de la disso­lu­tion de l’Ecole Urbaine de Lyon entre 2022 et 2023, (fin du finan­ce­ment de la collec­tion par l’ANR, sensée durer le temps complet de l’exis­tence du labo­ra­toire, initia­le­ment prévu de 2017 à 2025), les dernières publi­ca­tions des éditions 205 ont conservé les choix prin­ci­paux de leur système édito­rial (formats, certi­fi­ca­tion rigou­reuse et maîtrise d’un circuit de produc­tion de petite échel­le20). La précio­sité de leur choix de façon­nages, ainsi que la compo­si­tion de leurs textes fut quant à elle entiè­re­ment revue. Ce rema­nie­ment du système édito­rial a permis au Bureau 205 d’ex­plo­rer une approche plus radi­cale de la rela­tion du design à une écolo­gie de la mise en page et d’ex­ploi­ter la contrainte écono­mique comme un appui vers de nouvelles propo­si­tions formelles.

Ainsi, la compa­rai­son des livres Cani­cule. Chicago, été 1995, autop­sie sociale d’une catas­trophe(2021) et Valua Terra, faire la valeur des envi­ron­ne­ments (2022) permet de comprendre le poten­tiel écolo­gique de la typo­gra­phie au sein d’un contexte édito­rial évolu­tif. En conti­nuité de l’iden­tité édito­riale posée à la nais­sance de la collec­tion, les livres partagent un format de 16 × 22,7 cm pour opti­mi­ser la surface de la feuille d’im­pres­sion, une reliure cousue dos brisé à couver­ture souple pour une ouver­ture souple du livre, les carac­tères linéaux Plaak pour le titrage, Plaax pour le para­texte (tous deux dessi­nés par Damien Gautier), et le carac­tère à empat­te­ments Thelo de Tassiana Nuñez Costa pour le texte de labeur. Ce dernier a la parti­cu­la­rité d’être employé dans un style text, soit avec une graisse homo­gène, peu de contraste entre les pleins et les déliés et peu d’écart entre la taille les bas de casses et des capi­tales, de sorte à offrir une qualité de lecture maxi­male entre 8 et 11 pt, permet­tant de resser­rer l’in­ter­ligne des para­graphes sans casser les espaces blancs entre les lignes du texte.

Le premier livre avait profité d’un finan­ce­ment géné­reux, permet­tant au bureau de produire un livre avec de nombreuses quali­tés tech­niques et maté­rielles. Il est imprimé sur un papier bouf­fant avec trois tons offset, noir, rouge vermillon et jaune aurore, et est composé avec de géné­reux blancs tour­nants. Les photo­gra­phies étaient impri­mées en noir et blanc tramé par souci de fidé­lité aux docu­ments origi­naux, tandis que la couleur à l’in­té­rieur du livre servait à rele­ver les infor­ma­tions para­tex­tuelles, indices, sché­mas, sous titres… Tout au long de l’ou­vrage, l’in­ter­pré­ta­tion graphique de la cani­cule se trans­pose par la couleur, dont la teinte évolue du jaune au rouge au fil des pages ; elle se remarque plus expli­ci­te­ment dans les pages du sommaire et de la table d’illus­tra­tions, et appa­raît parfois dans un léger déca­lage des couches à l’im­pres­sion. Dans ce premier ouvrage, la compo­si­tion typo­gra­phique et les choix de mise en page répondent au texte par légers échos, sans compro­mettre le confort de lecture, mais semble écarté de la démarche d’éco-concep­tion globale de la collec­tion.

La compo­si­tion graphique du second livre pour­suit toute­fois d’autres néces­si­tés, dépen­dantes du nouveau contexte écono­mique de la struc­ture : les papiers conservent les exigences écolo­giques du système édito­rial, mais ont été récu­pé­rés dans un fond de stock de l’im­pri­meur. Le livre est imprimé en noir, et la couleur est substi­tué par diffé­rents niveaux de gris. Le dégradé para­tex­tuel au fil du livre est réitéré, deve­nant ainsi un élément graphique consti­tu­tif de l’iden­tité de la collec­tion indé­pen­dam­ment de son écho au texte.

Malgré la réduc­tion du nombre de couches d’im­pres­sion, la quan­tité de texte sélec­tion­nés était le dernier obstacle écono­mique à la publi­ca­tion : avec la même grille de mise en page que la traduc­tion de Eric Klinen­berg, le livre excé­dait 520 pages, ce qui aurait eu un impact déter­mi­nant sur le coût de fabri­ca­tion et aurait augmenté signi­fi­ca­ti­ve­ment le prix d’achat du livre, chose incom­pa­tible avec l’ac­ces­si­bi­lité au savoir que défend la maison d’édi­tion. Un travail typo­gra­phique s’est alors engagé pour réduire dras­tique­ment le nombre de pages total du livre : le texte à la page s’est densi­fié par la réduc­tion de la taille des carac­tères, l’ex­ten­sion du bloc de texte courant en sacri­fiant les marges de tête, de pied et du grand fond, par une réduc­tion de l’in­ter­ligne pous­sant les limites de certaines règles insti­tuées de la lisi­bi­lité. Avec une moyenne supé­rieure à 4700 signes par page dans un bloc de texte complet, ce travail radi­cal d’op­ti­mi­sa­tion de l’es­pace de lecture a réduit de plus de 150 pages le livre, permet­tant de respec­ter le prix de vente initial du format, et de propo­ser une défi­ni­tion radi­cale d’une typo­gra­phie écolo­gique : densi­fier l’in­for­ma­tion jusqu’à dépas­ser la limite des conven­tions typo­gra­phiques du confort de lecture. Toute­fois, la soute­na­bi­lité de cette propo­si­tion graphique implique l’ap­pré­cia­tion du lecto­rat et se mesu­rera à la vente du livre. Puisque la collec­tion doit aujour­d’hui s’ins­crire dans une écono­mie du livre viable, sans ses soutiens finan­ciers passés, cette propo­si­tion ne peut faire ses preuves qu’avec le retour d’ex­pé­rience des lecteur·ices.
L’évo­lu­tion de la collec­tion rema­nie de fait la posture du desi­gner graphique vis à vis du texte et du livre : la contrainte finan­cière – souvent invi­si­bi­li­sée dans les inten­tions capi­tales d’un projet édito­rial – devient le lieu d’une typo­gra­phie écolo­gique concrète et inté­gré à l’en­tiè­reté d’un enga­ge­ment édito­rial.

Préser­ver la typo­gra­phie libre pour enri­chir l’éco­sys­tème du livre

L’éco­lo­gie d’un milieu édito­rial, dans la compré­hen­sion de son réseau d’in­ter­dé­pen­dances peut aussi ratta­cher aux maillons de sa chaîne les fonde­ries de carac­tères qui publient une offre typo­gra­phique indé­pen­dante ou libre. Au cours de la série d’en­tre­tiens menée avec des éditeur·ices indé­pen­dant·es soucieux·ses de construire une écolo­gie de la chaîne du livre, la préser­va­tion d’une culture typo­gra­phique plurielle et libre s’est révé­lée être un autre enjeu de cette recherche. La typo­gra­phie n’est alors plus envi­sa­gée comme le moyen d’une écolo­gie du livre, mais comme un des objets de préser­va­tion de l’éco­sys­tème du livre.
Pour l’iden­tité visuelle de sa collec­tion « Poésie », les éditions du commun ont pris contact avec la collec­tive Bye Bye Binary14 pour employer comme texte de labeur un carac­tère avec un set complet de liga­tures inclu­sives. L’en­semble du cata­logue de la fonde­rie est publié sous une licence libre OFL c’est-à-dire qu’elles sont toutes dispo­nibles gratui­te­ment avec un mini­mum de contraintes de droits d’au­teur. Si cette sortie de la marchan­di­sa­tion tradi­tion­nelle de la typo­gra­phie répond à plusieurs enga­ge­ments poli­tiques, elle pose toute­fois le problème de la subsis­tance de la collec­tive.

À l’op­posé de la créa­tion exclu­sive d’un carac­tère iden­ti­taire pour un comman­di­taire, la dispo­ni­bi­lité à toutes et tous de ces lettres nour­rit plusieurs commu­nau­tés et enri­chit l’en­semble du monde de la typo­gra­phie. Son acces­si­bi­lité parti­cipe de facto à la réponse perti­nente au problème cultu­rel de l’in­éga­lité du genre et de l’ab­sence de neutra­lité incarné dans la langue française.

Les éditions du commun privi­lé­gient d’édi­ter ou de traduire des sujets et récits mino­ri­taires, offrant le plus souvent une première expé­rience de publi­ca­tion à compte d’édi­teur à leur auteur·ices. L’em­ploi du Baskervv­vol, revi­val d’une Réale augmenté de liga­tures inclu­sives pour la collec­tion répond alors à l’am­bi­tion poli­tique d’une mise en commun par la publi­ca­tion de ces voix invi­si­bi­li­sées. L’éco­lo­gie du livre inclut à propos du texte le soucis de travailler à la préser­va­tion d’une biblio­di­ver­sité15 , Éditions Charles Léopold Mayer Éditions d’en bas.], soit d’as­su­rer l’exis­tence et l’ac­cès de toutes les espèces d’écri­tures, tous les espaces de publi­ca­tion pour assu­rer un accès égal aux voix, aux idées et aux récits mino­ri­taires. L’exemple des éditions du commun, qui édifie sa ligne édito­riale sur ces mêmes enjeux, élar­git alors ce souci de préser­va­tion des marges créa­tives jusqu’au terri­toire de la typo­gra­phie.

L’éco­lo­gie de la typo­gra­phie par un projet édito­rial n’est pas lié au choix du carac­tère, mais à la nature des rela­tions écono­miques entre la maison d’édi­tion et la collec­tive pour préser­ver et soute­nir la créa­tion libre. Même si la licence auto­rise à dispo­ser gratui­te­ment du carac­tère, la maison d’édi­tion a rému­néré la collec­tive pour le déve­lop­pe­ment des carac­tères manquants, au moment où la collec­tive prépa­rait la mise en ligne de la fonde­rie gender­fluid.typo­theque, où est acces­sible le cata­logue de typo­gra­phies inclu­sives. Le déve­lop­pe­ment de carac­tères n’est alors plus rému­néré sur la base de droits d’au­teurs, mais sur la base d’un temps de travail fixe et d’un soutien à une démarche de créa­tion.

Les respon­sa­bi­li­tés d’une écolo­gie du livre à laquelle est ratta­ché le design graphique ne sont alors pas à sens unique, et sa place n’est pas unique­ment à saisir à l’en­droit d’une réso­lu­tion des enjeux de l’éco­lo­gie du livre, mais comme un des métiers du livre dont il requiert de penser des dyna­miques profes­sion­nelles nouvelles, soute­nables parce que souhai­tables.

Conclu­sion

L’enquête de milieux édito­riaux alter­na­tifs français pour l’éco­lo­gie du livre est encore à un stade embryon­naire, mais permet déjà de propo­ser de nouveaux enga­ge­ments du design graphique pour le livre imprimé. L’ap­port d’une culture édito­riale indé­pen­dante à la théo­rie du design graphique semble néces­saire pour prolon­ger le déve­lop­pe­ment de l’en­sei­gne­ment du design édito­rial en France, lequel doit s’ap­pliquer à mieux comprendre la chaîne opéra­toire du livre pour rema­nier son rôle et son exper­tise. Par écolo­gie du livre, nous avons établi les diffé­rents enjeux de protec­tion de la qualité du travail des diffé­rents acteur·ices d’un milieu édito­rial : l’ex­plo­ra­tion de stra­té­gies de produc­tions alter­na­tives plus soute­nables, la préser­va­tion de toutes les diver­si­tés de créa­tions aux diffé­rents maillons du livre, et la dimen­sion sociale intrin­sèque de ces enga­ge­ments. Arti­cu­lés à des pratiques actuelles de l’édi­tion indé­pen­dante, les acteur·ices du monde du livre qui proposent alter­na­tives soute­nables aux métiers de l’édi­tion rema­nie­ment nos imagi­naires de la pratique du design édito­rial.

Dans les prolon­ge­ments néces­saires de cette recherche, fut mentionné l’im­por­tance d’une approche anthro­po­lo­gique sur les usages de la lecture ainsi que sur les rela­tions inter­pro­fes­sion­nelles de la chaîne du livre. Ces travaux permet­traient d’ac­cé­der à une compré­hen­sion plus fine des problèmes inscrits au cœur des pratiques systé­ma­ti­sées de l’édi­tion, ainsi que de ques­tion­ner les modèles de produc­tion du livre à partir de sa vie d’objet. Doit être exploré plus en profon­deur la ques­tion tech­nique du livre, du point de vue de l’éco­lo­gie des savoirs-faire tradi­tion­nels de l’im­primé, mais aussi au regard des inno­va­tions tech­no­lo­giques de les filières pape­tière et de l’im­pri­me­rie. Cette explo­ra­tion implique­rait toute­fois de ratta­cher à la ques­tion tech­nique des enjeux sociaux, symbo­liques et écono­miques, sans quoi l’éco­lo­gie du livre perd sa substance. Viennent à l’es­prit les impacts encore à mieux iden­ti­fier de l’im­pres­sion à la demande et du livre numé­rique, ou encore et de manière plus explo­ra­toire, le croi­se­ment du monde du livre à la culture du libre propre au média numé­rique, par le déve­lop­pe­ment de la mise en page en dehors de logi­ciels proprié­taires, comme le « Web to Print ». à ce sujet, nous renvoyons à la contri­bu­tion de Julie Blanc et Antoine Fauchié pour colloque « Les écolo­gies numé­riques », qui reste encore un point de réfé­rence pour comprendre le poten­tiel éman­ci­pa­toire et écolo­gique du monde du livre à partir de nouvelles pratiques numé­riques, tout en rappe­lant le carac­tère margi­nal de ces alter­na­tives tech­no­lo­giques.

Biblio­gra­phie

Asso­cia­tion pour l’éco­lo­gie du livre (ed.), 2020, Le livre est-il écolo­gique ? matières, arti­sans, fictions, Marseille, Wild­project (coll. « Petite biblio­thèque d’éco­lo­gie popu­laire »).
Bardet Fabrice, Shimbo Lucia et Carvalho Huana (dir.), 2022, Valua Terra: faire la valeur des envi­ron­ne­ments pers­pec­tives croi­sées françaises et brési­liennes, Lyon, École urbaine de Lyon, Éditions Deux-cent-cinq (coll. « À partir de l’an­thro­po­cène »).
Berlan Auré­lien, Carbou Guillaume et Teulières Laure (dir.), 2022, Green­wa­shing : manuel pour dépol­luer le débat public, Paris XIXe, Éditions du Seuil.
Bessard-Banquy Olivier, 2022, Moder­nité du livre, de nouvelles maisons d’édi­tions pour de nouveaux lecto­rats, double ponc­tua­tion (coll. « Biblio­di­ver­sité »).
Geel Cathe­rine et Brunet Claire, 2023, Le design : histoire, concepts, combats, Paris, Galli­mard.
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Hochuli Jost, Morgan John, 2020, Un design de livre systé­ma­tique ?, Paris, Éditions B42.
Klinen­berg Eric, (trad.) Saint-Upéry Marc, 2021, Cani­cule, Chicago, été 1995 : autop­sie sociale d’une catas­trophe, Lyon, Éditions Deux-cent-cinq (coll. « À partir de l’An­thro­po­cène »).
Lefort-Favreau Julien, 2021, Le Luxe de L’in­dé­pen­dance: Réflexions Sur le Monde du Livre, Québec, Lux Editeur.
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  1. La Respon­sa­bi­lité élar­gie des produc­teurs est un dispo­si­tif de régle­men­ta­tion qui respon­sa­bi­lise les acteur.ices écono­miques d’une produc­tion indus­trielle sur l’en­semble du cycle de vie de leur produc­tion. Ce dispo­si­tif impo­se­rait par exemple aux éditeur.ices par une taxe de finan­ce­ment pour l’éco-concep­tion, l’éco­no­mie circu­laire ou le recy­clage, ainsi que d’ap­po­ser une signa­lé­tique de recy­clage sur leurs livres.
  2. Geel Cathe­rine et Brunet Claire, 2023, Le design : histoire, concepts, combats, Paris, Galli­mard, p.393.
  3. Bessard-Banquy Olivier, 2021, « Recy­clage, trans­mis­sion, don et contre-don. Le livre et ses nouvelles vies d’oc­ca­sion », Commu­ni­ca­tion & langages, 2021, vol. 207, nᵒ 1, p. 109‑128.
  4. Lefort-Favreau Julien, 2021, Le Luxe de L’in­dé­pen­dance : Réflexions Sur le Monde du Livre, Québec, Lux Editeur, p.33
  5. Petit Victor, 2015, « L’éco-design : design de l’en­vi­ron­ne­ment ou design du milieu ? », Sciences du Design, 2015, vol. 2, nᵒ 2, p. 31‑39.
  6. Asso­cia­tion pour l’éco­lo­gie du livre (ed.), 2020, Le livre est-il écolo­gique ? matières, arti­sans, fictions, Marseille, Wild­project (coll. « Petite biblio­thèque d’éco­lo­gie popu­laire »)
  7. Guat­tari Félix, 2008, Les trois écolo­gies, Paris, Gali­lée (coll. « Collec­tion L’Es­pace critique »).
  8. Le collec­tif des éditeurs écolo-compa­tibles rassem­blait : les éditions Plume de Carotte – La Plage – Editions Yves Michel – Pour­pen­ser éditions – éditions Rue de l’Échiquier.
  9. Rapporté par Damien Gautier dans un entre­tien, à la suite de ses échanges avec Fanny Valem­blois, autrice du rapport « Décar­bo­nons la culture », Shift Project, 2021
  10. Les alter­na­tives: écolo­gie, écono­mie sociale et soli­daire: l’ave­nir du livre?, 2021, Join­ville-le-Pont, Double ponc­tua­tion (coll. « Biblio­di­ver­sité, les muta­tions du livre et de l’écrit »).
  11. Cash Inves­ti­ga­tion « Razzia sur le bois, les promesses en kit des géants du meuble », 2017
  12. « Nos respon­sa­bi­li­tés, entre­tien avec un éditeur », Le livre est-il écolo­gique?, ibid, p.25
  13. Argu­ment resti­tuant les expé­riences unanimes de tous·tes les éditeur·ices de l’enquête ayant ré-orga­nisé leur circuit de produc­tion pour échan­ger avec leurs impri­meur·euses
  14. Initiée à la suite d’un sémi­naire de recherche en théo­ries du genre à l’École de Recherche Graphique (l’ERG) de Bruxelles, BBB a fédéré une créa­tion collec­tive et mili­tante d’écri­tures sans construc­tion genrée pré-défi­nie. « Visant à dépas­ser la bina­rité de la plupart de ces stra­té­gies, la collec­tive expé­ri­mente de nouvelles (dé) compo­si­tions et (dé)construc­tions typo­gra­phiques mieux adap­tées gram­ma­ti­ca­le­ment ou typo­gra­phique­ment à des personnes non binaires ou au·x genre·s flui­de·s », Voir Bye Bye Binary, « Imagi­naires typo­gra­phiques inclu­sifs, queer et non binaires » Raddar n°3 « Poli­tiques du design », Revue annuelle de design, dir. Danah Abdulla, 2021.
  15. Hawthorne Susan et El Kaïm Agnès, 2016, Biblio­di­ver­sité: mani­feste pour une édition indé­pen­dante, Paris [Lausanne