Publier, protéger les marges

Rencontre avec les éditions Burn~Août

La jeune maison d’édi­tion Burn~Août se distingue pour leurs stra­té­gies de publi­ca­tion inspi­rées des info kiosks et de la lecture word­press. L’en­tre­tien relate les choix et les moti­va­tions de ces éditeu­rices à la recherche de cohé­rence radi­cale, poli­tique et écolo­gique.

Les rencontres « Écolo­gies édito­riales », initiées lors d’un stage de fin d’études à l’As­so­cia­tion pour l’éco­lo­gie du livre, donnent la parole à des struc­tures d’édi­tion indé­pen­dantes qui pratiquent l’éco­lo­gie du livre au quoti­dien sous ses trois formes: maté­rielle, sociale et symbo­lique.

Aven­ture édito­riale

Est-ce qu’avant de nous racon­ter les détails de votre acti­vité édito­riale, vous pour­riez me racon­ter comment toute cette aven­ture a commencé ? Autour de quoi vous êtes-vous fédé­ré·es, et que fut l’élé­ment déclen­cheur de la maison d’édi­tion ?

Fanny Je laisse d’abord la parole à Théo et Laurent, puisque j’ai rejoint le navire un peu plus tard.

Laurent En fait Théo et moi, on s’est rencon­tré aux Beaux-Arts de Lyon, et on a commencé à travailler ensemble sur des objets édito­riaux en deuxième année, en 2016, dans le contexte de la lutte contre la réforme de la Loi Travail. À ce moment, il y a un engoue­ment géné­ral de la section design graphique de l’école pour porter une acti­vité édito­riale dans la rue, mettre en place des dispo­si­tifs d’im­pres­sion en réseau ; de diffu­sion diverses de tracts poli­tique mais aussi de textes plus poétiques qui appellent à aller dans la rue.

Ce qui se passe en 2016 est assez fort, et a marqué je le crois un renou­veau des luttes poli­tiques contem­po­raines. Nous étions témoins de tout ça, et on y a trouvé beau­coup d’in­té­rêt, jusqu’à même prendre un peu de distance avec notre pratique artis­tique de l’époque. Un an plus tard, nous quit­tons tous les deux Lyon et les Beaux-Arts, et nos chemins se séparent géogra­phique­ment, mais on a décidé de commen­cer un projet de revue web qui s’ap­pe­lait Table de Presse1 . Sans jamais avoir décidé d’un rythme de paru­tion fixe, et de façon un peu anar­chique, on a pu garder contact avec notre réseau mili­tant et artis­tique Lyon­nais et préser­ver nos amitiés avec celles et ceux dont on aimait le travail et la sensi­bi­lité.

C’est un peu les prémices de Burn~Août qui se créent à ce moment-là. Au bout du quatrième ou sixième numéro de Table de presse, on trouve que le format s’es­souffle un peu et c’est un événe­ment qui a lancé l’ini­tia­tive de notre première publi­ca­tion papier.

De la misère étudiant, c’était un recueil poli­tique en réac­tion à l’im­mo­la­tion d’un de nos anciens cama­rades syndiqués à Soli­daires2 qui s’est immolé en 2019 devant le Crous de Lyon. Même si nous n’avions pas les mêmes impli­ca­tions, c’était des groupes que l’on avait cotoyé. Notre publi­ca­tion était un assem­blage d’un texte de l’étu­diant3 , accom­pa­gné d’un texte situa­tion­niste de Raoul Vanei­gem diffusé en 1967 sur la préca­rité des campus stras­bour­geois de l’époque, qui s’ap­pelle De la misère en milieu étudiant. Enfin, on a publié la lettre ouverte de la direc­trice de la fac de Lyon en réponse à l’im­mo­la­tion. Tout ça était un moment très fort (je me suis même tatoué sur le genou le cock­tail molo­tov qui était en couver­ture du livre) et même si on a publié en paral­lèle ce petit bouquin gratui­te­ment sur notre plate­forme Table de presse, on sentait un essouf­fle­ment de ce format…

Théo Alors on pense et on s’en­gage dans la voie de commen­cer notre maison d’édi­tion. J’avais pu assu­rer la fabri­ca­tion de ce livre parce que j’ai eu la chance d’ar­ri­ver aux Beaux-Arts de Paris dans un atelier qui était relié au pôle impres­sion, dans lequel il n’y avait aucun problème pour affi­cher nos posi­tions poli­tiques. Cela pouvait pour­tant paraître à la marge du cadre scolaire, même dans une école d’art, et pour­tant notre pratique a été accep­tée, et même encou­ra­gée, mais ça n’au­rait sans doute pas été faisable dans d’autres écoles ou dans d’autres ateliers de l’école. L’au­to­no­mie lais­sée aux étudiants pour faire usage des outils n’est pas égal, et dans certaines écoles il existe un contrôle restric­tif de l’ac­cès aux modes de produc­tion.

Laurent Encore que c’est assez struc­tu­rel aux Beaux-Arts d’être une poche de résis­tance, d’être un lieu ou la parole contra­dic­toire peut s’éta­blir. Mais jusqu’à quel point ?

Fanny Et moi je suis arri­vée un an après en appor­tant l’idée de publier un recueil sur le thème de la justice extra-pénale, à travers un prisme de réflexion plutôt fémi­niste et anti­ra­ciste qui s’ap­pe­lait Nous faire justice. Avant Burn~Août j’étais artiste aussi, j’ai étudié aux Beaux Arts de Cergy. On a tous·tes les trois évolué dans un milieu en partie simi­laire, et je pense que ça a joué dans notre rela­tion et notre amitié. Au départ, il s’agis­sait d’une colla­bo­ra­tion de l’ordre d’une direc­tion édito­riale, héber­gée par leur struc­ture édito­riale. Mais je n’aime pas trop ce terme qui a une trop forte conno­ta­tion hiérar­chique, alors que l’on a vrai­ment été en dialogue à toutes les étapes du livre. Dans ce recueil, on a fait coha­bi­ter des textes qui datent des années 60 avec des commandes de textes contem­po­rains. On voulait y faire coha­bi­ter des voix singu­lières au sein d’un même objet édito­rial, et construire un dialogue entre ces deux propo­si­tions de textes. Depuis, je travaille en colla­bo­ra­tion avec une amie de Marseille pour Burn~Août sur une collec­tion de poésie et d’écrits auto­fic­tion­nels queer qui s’ap­pel­lera « 39,5° » en publiant les voix de celles et ceux dont les exis­tences sont traver­sé·es par diverses moda­li­tés de luttes.

Laurent Mais Nous faire justice, c’est aussi la publi­ca­tion qui nous a fait voir les limites d’un recueil assem­blé sur un modèle pirate, parce qu’on s’est frotté à la réalité du milieu de l’édi­tion en ne respec­tant pas les droits d’au­teur, que l’on avait pas deman­dés. Pour nous, cela suivait une certaine logique d’es­sayer de diffu­ser gratui­te­ment sur inter­net notre pdf, et de faire un tirage assez élevé de ce que l’on pensait vrai­ment comme quelque chose d’utile, comme un outil impor­tant qui répon­dait à une certaine urgence. On s’est tapé contre un mur et on nous a imposé de pilon­ner. Même si on essaie de s’ex­traire de certaines logiques marchandes du monde du livre, on a dû par la suite enta­mer un proces­sus de profes­sion­na­li­sa­tion.

Théo On a essayé de trou­ver une alter­na­tive, notam­ment parce qu’on nous a contacté pour avoir accès à ce livre, au sein de collec­tifs qui ressen­taient le besoin d’avoir accès à ces textes. On aurait aimé que ce livre ait une deuxième phase d’exis­tence qui serait déta­chée des librai­ries et de la vente et que l’on aurait simple­ment pu trans­mettre par d’autres logiques de circu­la­tions, dans des contextes situés ou pouvait vrai­ment se révé­ler sa nature de boîte à outil.

Ligne édito­riale

Est-ce que cette écolo­gie symbo­lique qui résulte du croi­se­ment de textes préexis­tant avec des voix singu­lières pour construire des outils poli­tiques peut-être rete­nue comme la ligne édito­riale de Burn~Août ? Et comment s’ar­ti­cule dans une logique profes­sion­nelle la coha­bi­ta­tion d’une publi­ca­tion impri­mée vendue en librai­rie avec l’en­semble des textes dispo­nibles en télé­char­ge­ment libre sur votre site inter­net ?

Théo En fait, ce que l’on a décou­vert avec notre première édition De la misère en milieu étudiant, en même temps qu’on découvre les logi­ciels de PAO4 et qu’on fait notre première maquette et nos premiers dos carré collés, c’est le pouvoir de montage qui est propre à la forme édito­riale. On se rend compte que le rassem­ble­ment d’élé­ments de natures diffé­rentes contient le poten­tiel d’ac­ti­ver des pensées, de produire du collec­tif et du lien par la lecture, et on s’at­tache à toujours créer des événe­ments qui suivent cette logique en péri­phé­rie de nos ouvrages. Même si on ne fait pas toujours des recueils, on garde toujours à l’es­prit l’idée de produire des outils. La logique du libre a commencé avec Table de presse, quand on éditait nos propres conte­nus en assu­mant une logique de pirate et mili­tante dans le fait de les rendre dispo­nible sur inter­net. Ça allait de soi et ça suivait déjà cette pensée du texte outil : le télé­char­ger, l’im­pri­mer chez soi etc. Mais après, quand on a commencé avec notre première autrice Eugé­nie Zélie, on travaillait avec une écri­vaine qui devait défendre ses droits. On s’est posé la ques­tion à ce moment-là, et on a décidé de conser­ver le libre accès à nos textes sur inter­net, mais ça nous a obligé à préci­ser léga­le­ment ce cadre. La solu­tion qu’on a trouvé ça a été d’uti­li­ser des licences Crea­tives Commons5 pour les textes de nos auteur·ices, ce qui peut permettre le télé­char­ge­ment d’un fichier, tout en le proté­geant d’un réem­ploi à des fins commer­ciales.

Laurent Et pour nous le web et l’im­primé coha­bitent parce que les gens qui consultent nos pdf diffu­sés gratui­te­ment ne sont pas forcé­ment les mêmes que celle·ux qui ont acheté un livre en librai­rie. Cela fait partie de notre ADN, de la même façon que ça peut encore nous arri­ver de voler des livres parfois, je ne pour­rais jamais couper la main à quelqu’un·e qui me dit « j’ai volé ton livre ! » ça me ferait plutôt rire.

Fanny Je pense aussi que tout cela vient de nos cultures mili­tantes. Pour ma part, je me suis beau­coup auto-formée et conscien­ti­sée poli­tique­ment par le biais du télé­char­ge­ment libre, de brochures et de ressources dispo­nibles sur Inter­net. J’ai passé beau­coup de temps par exemple sur le site Info-Kiosk6 , donc cette déci­sion vient à la fois de nos propres pratiques de lecteur·ices et de modèles communs. Et comme le dit Laurent, les livres en télé­char­ge­ment libre ont une exis­tence diffé­rente de ceux qui ont un support papier, qui se passent de main en main et se vendent. On s’in­té­resse aux diffé­rentes vies que peuvent avoir les livres.

Laurent Et pour finir sur notre ligne édito­riale, notre rencontre avec Fanny nous a aussi permis d’ap­por­ter un contenu diffé­rent, d’autres textes que la philo­so­phie et les théo­ries critiques. Fanny est beau­coup plus proche de la poésie et de la litté­ra­ture que moi. Depuis on essaie aussi de faire exis­ter autre­ment ces genres de textes, de les sortir des belles éditions, et de rappe­ler la part poli­tique d’une poésie. C’est plus évident quand on la fait exis­ter sous la forme d’un tract poli­tique. Je pense que c’est quelque chose que l’on retient des grosses périodes d’ef­fer­ves­cences poli­tiques et révo­lu­tion­naires, comme pendant 68. Parmi les auteurs qui nous ont marqué, Maurice Blan­chot dit que la poli­tique ne se passe pas dans les livres, elle se passe dans la rue, sur les murs, sur ce qui s’af­fiche et ce qui se dit dans les conver­sa­tions. Alors on fait aussi atten­tion à ces contra­dic­tions.

Fanny Pour nous cela signi­fie de trou­ver une manière de leur accor­der la même néces­sité de partage, et de cher­cher à leur donner d’autres moda­li­tés de diffu­sion. Je pense plus simple­ment que nous, on fait des livres pour essayer de vivre mieux. Des livres qui aident à vivre. Et que ce soit des recueils sur des entre­tiens ou un livre de poésie, je pense qu’il y a cette même ligne qui est toujours tenue, et on ne fait pas de diffé­rence entre les genres litté­raires à ce niveau là.

Maquette et fabri­ca­tion

Et du point de vue de la maquette et de la fabri­ca­tion, puisque nous n’avons pas encore parlé de formes de livre, essayez-vous de créer une unité au sein de votre cata­logue ? Quels sont les prin­cipes et les impé­ra­tifs qui commandent vos choix maté­riels et graphiques ?

Théo Ici, personne n’a fait d’études de graphisme. On apprend un peu tous·tes sur le tas à faire des livres et on essaye de faire des livres à chaque fois diffé­rents, de travailler d’abord une enve­loppe singu­lière, à l’image des diffé­rentes personnes et de nos diffé­rents projets. On ne cherche pas à être clai­re­ment recon­nais­sable comme d’autres maisons d’édi­tions. Malgré tout on nous dit que ce qui fait notre signa­ture, c’est la trou­vaille de marquer tout ce qui est reversé dans notre livre aux diffé­rents acteur.ices de la chaîne dans un cartouche au-dessus de l’ISBN. On pense néces­saire d’être trans­pa­rent, ce qui n’est pas toujours le cas dans le secteur de l’édi­tion. On n’a jamais vu ailleurs de répar­ti­tion du prix et des diffé­rents coûts de produc­tion, et main­te­nant on trouve ça assez dingue d’être les seuls à faire ça. On espère ne pas être les seuls mais pour l’ins­tant il n’y a personne. Et souvent c’est le coût du livre qui défi­nit la forme. On choi­sit la forme après avoir défini le budget qu’on lui attri­bue.

Laurent Nos livres et leur format sont vrai­ment des coups d’épées, sépa­rés, et si jamais des publi­ca­tions donnent suite, ou que des collec­tions se consti­tuent, ce sera plus une logique de formes répé­tées qu’autre chose.

Fanny On ne s’au­to­rise pas trop l’im­pres­sion couleur, et on a fait le choix d’im­pri­mer en France, même si les coûts d’im­pres­sion sont plus
élevés, et s’il y a des prix plus compé­ti­tifs ailleurs, comme en Europe de l’Est. Mais pour les raisons de condi­tions de travail des impri­meurs et pour avoir une atti­tude écolo­gique vis-à-vis des trans­ports. On imprime aussi de plus en plus nos livres sur du papier recy­clé7 . Pour le graphisme on reste assez simple, parfois on emprunte aussi des maquette préexis­tantes, un peu dans le même sens que de récol­ter les textes d’un recueil : c’est une autre manière de penser la cita­tion, notam­ment pour le livre Nous faire Justice, on avait demandé une maquette de Johanna Starck, tandis que je me suis auto-formée avec l’aide de Théo pour le mani­feste Du salaire pour nos tran­si­tions. C’est un petit format que l’on a pensé pour être déposé sur les caisses de librai­ries, et notre traduc­trice nous a proposé d’uti­li­ser une typo­gra­phie avec des glyphes inclu­sifs publiés par ByeBye­Bi­nary8 . Par exemple, sur ce livre qu’on vend 5 euros, on a dédié 1 euros 20 à l’édi­tion, ce qui signi­fie l’im­pres­sion, la relec­ture, la mise en page, le graphisme et le temps de travail édito­rial. Dedans on dédie 10 ou 15 centimes à la maison d’édi­tion pour un autre projet, mais bon, on a imprimé 1500 exem­plaires alors si tu fais la multi­pli­ca­tion… Mais l’objec­tif c’est avant tout de rentrer dans nos frais et réus­sir à se rembour­ser.

Posi­tions d’édi­teur·ices

Et pour­tant, parmi tout ça, vous avez bel et bien une collec­tion, « Posi­tions d’édi­teur·ices », qui est un ensemble de textes impri­més comme des tracts ou des livrets que vous impri­mez pour une diffu­sion gratuite. Quelle est la place de cette collec­tion au sein du modèle écono­mique de Burn~Août ?

Théo C’est une série de textes impri­més sous la forme tracts sur du papier recy­clé Cyclus9 en un passage de riso­gra­phie, une encre colo­rée sans solvants à base de soja. On les imprime nous-même, puisqu’on a encore la chance d’avoir accès à des moyens d’im­pres­sions faciles et on aime rester proche de la fabri­ca­tion, donc on en profite autant que possible, en appliquant les stra­té­gies et filou­te­ries que l’on y décrit. On les distri­bue gratui­te­ment presque tout le temps, et on essaie de mettre en place un abon­ne­ment de soutien pour ne pas être trop à perte, mais pour l’ins­tant c’est en dessous de nos espé­rances.

Fanny Ca nous appa­raît impor­tant de garder la main sur ces formes gratuites et légères, qui néces­sitent une autre écono­mie de produc­tion, et ne suivent pas les mêmes tempo­ra­li­tés. Depuis qu’on travaille avec un diffu­seur, tout le calen­drier de publi­ca­tion a été étalé d’un an et demi pour chaque livre. Alors c’est impor­tant de garder ces formes auto­nomes qui peuvent échap­per à la tempo­ra­lité indus­trielle et nous lais­ser un moyen de réac­tion rapide, et de pouvoir faire exis­ter la maison d’édi­tion de manière beau­coup plus spon­ta­née.

Théo En festi­val aussi, ça change notre contact avec le public. Même si on propose de les vendre à prix libre, comme c’est presque gratuit, on est sûr que 80% des gens vont les prendre. Et quand on y croise des copain·es qui habitent ailleurs, par exemple à Bruxelles on leur donne un paquet de 50 tracts et on est ravi qu’ils fassent leur vie là-bas. Ces logiques de diffu­sions qui sont diffé­rentes, elles nous inté­ressent et on veut toutes les conser­ver pour jouer avec. Mais surtout, ces tracts et leur contenu sont à cheval entre le monde de l’art et le monde de l’édi­tion, ce qui devient une manière pour nous d’ar­ri­ver dans des espaces auxquels l’ac­cès nous serait restreint seule­ment avec des livres plus « clas­siques ».

Laurent Comme l’ex­plique Théo, je pense que « Posi­tions d’édi­teur·ices » assume une stra­té­gie assez simple. On s’est rendu compte pendant nos études artis­tiques que le monde de l’art s’in­té­resse aux pratiques réflexives, et par exten­sion nous aussi. Cette atten­tion envers les discours critiques de nos modes de créa­tions édito­riales et cette écono­mie de la gratuité inté­ressent les centres d’art.

Le signi­fiant poli­tique fait un peu frémir, il y a de l’in­té­rêt pour ces pratiques parce qu’elles paraissent un peu sulfu­reuses, et on doit aussi faire atten­tion à ne pas tota­le­ment se vendre aux inter­pré­ta­tions de ce public insti­tu­tion­nel.

Équi­libres

Dans un de vos commu­niqués sur Insta­gram, vous décla­riez que vous ne voyez pas le livre comme une fin, mais comme un prétexte à créer des liens et des moments. Dans ce que vous me racon­tez, il y a bel et bien le souci d’un équi­libre à la fois mili­tant, mais aussi stric­te­ment maté­riel dans l’en­vie de faire du livre l’oc­ca­sion d’évé­ne­ments, et la néces­sité de créer des événe­ments pour faire les livres. Pouvez-vous racon­ter dans les détails ce qui se joue ici ?

Laurent Et bien c’est quelque chose que l’on se dit et dans lequel on croit beau­coup, que le livre n’est pas la la fin de la chaîne de produc­tion, c’est plutôt le socle qui permet les rencontres inté­res­santes et pour l’ins­tant on se le prouve dans nos expé­riences édito­riales.

Fanny On s’est dit que l’on voulait sortir de l’évé­ne­ment clas­sique, qui consiste à accom­pa­gner les livres seule­ment les premiers mois après sa
sortie, avec des lectures et des rencontres en librai­ries et puis plus rien. On pour­suit l’idée de sortir de cette logique là en pensant que les livres peuvent avoir des vies plus longues. Par exemple le roman d’Eu­gé­nie Thunes Amer­tume Fortune a deux ans et nous conti­nuons encore à faire et à créer des moments autour de ce livre. C’est en ce sens qu’on parle de prétextes.

Même si on ne vend plus Nous faire Justice et qu’il est offi­ciel­le­ment pilonné, on conti­nue de fédé­rer des moments autour de lui, par exemple début Mars je vais à Toulouse rencon­trer un collec­tif et fait un atelier autour du livre. Donc je pense vrai­ment qu’on construit les vies de nos livres en dehors des tempo­ra­li­tés commer­ciales clas­siques. Par exemple, lorsque l’on va dans les salons indé­pen­dants, on s’est rendu compte que c’était moins des moments pour vendre nos livres que pour se rencon­trer entre profes­sion­nels et personnes qui ont une pratique simi­laire de l’édi­tion. Et on profite de ces moments pour discu­ter et mettre en commun des méthodes et des ques­tions. Je vois vrai­ment ça comme une sorte d’évé­ne­ment inter­pro­fes­sion­nel… Par contre on ne veut pas mettre les pieds dans les salons qui font payer à l’avance pour un stand, ça non merci.

Théo Oui les salons indé­pen­dants, chacun à son stand, c’est un dispo­si­tif qui est très bizarre, que l’on appré­cie pas trop, parce que c’est jamais très fun… Après c’est pour ça que l’on y apporte nos tracts, j’adore voir que tout le monde nous en prend même quand on les dispose à prix libre. Ce qu’on aime surtout dans les salons, c’est y retrou­ver les copain·es éditeur·ices.

Laurent Un autre type d’évé­ne­ments que l’on met de plus en plus en place autour de nos livres, ce sont des ateliers de traduc­tion collec­tive, et Théo pourra plus en parler ensuite, mais ce n’est pas quelque chose que l’on a initié ex nihilo en pensant que ça serait cool, mais quelque chose que l’on a décou­vert ailleurs il y a un ou deux ans et que l’on pense être une démarche vrai­ment inté­res­sante. C’est la maison d’édi­tion Brook10 qui a traduit un livre de Stefano Harny et Fred Moten, deux théo­ri­ciens améri­cains. Leur livre, The Under­com­mons est rédigé dans un anglais complexe et a été traduit en français au terme d’un travail collec­tif de plus de deux ans, et l’his­toire de ce livre nous a sincè­re­ment inté­res­sés.

Théo Et par rapport aux traduc­tions, on procède de deux manières. C’est-à-dire qu’on a déjà orga­nisé des ateliers de traduc­tions sur des livres que l’on avait déjà fini, donc des ateliers ou la traduc­tion vient après. Mais ce prin­temps, on va par exemple orga­ni­ser un groupe de travail qui va se réunir une à deux fois par mois pendant trois quatre mois à la gale­rie muni­ci­pale Jean Collet de Vitry, dans l’idée qu’à la fin des six séances on ait un texte fini d’être traduit et qui sera édité et rejoin­dra la collec­tion « Posi­tions d’édi­teur·ices ». C’est ce type d’ate­lier qui est le plus inté­res­sant, quand on lui trouve une véri­table utilité, et vrai­ment cette démarche on la doit beau­coup à Brook.

Fanny Je pense aussi que le concept de la traduc­tion amené comme une pratique commu­nau­taire, collec­tive, d’au­to­no­mie et d’en­traide n’est pas propre­ment du secteur édito­rial, mais est à la base une pratique poli­tique mili­tante. Cela fait aussi partie des outils de péda­go­gie critique, que l’on retrouvent dans les cours de Paulo Frei­re11 ou bell hooks12, qui parlent de sessions de traduc­tions collec­tives pour discu­ter les textes, ce qu’ils nous font, et comment ils nous consti­tuent.

Du manus­crit au livre

J’ai­me­rai bien que l’on s’ap­puie sur un livre pour exem­pli­fier votre pratique qui cherche à faire du livre l’objet d’un relais, ou d’une reliure des situa­tions qui peuvent sembler loin­taines et que vous vous appliquez à nous rendre acces­sibles, entre une subjec­ti­vité assu­mée et une exigence réflexive. Pouvez-vous racon­ter la manière dont vous accom­pa­gnez, en tant qu’édi­teur·ices un manus­crit et un sujet jusqu’à ce qu’il fasse livre ?

Laurent Quand tu me dis ça je pense à Bezdo­rijia, chro­nique d’un voyage en Ukraine, c’est un livre collec­tif qui est notam­ment né de notre travail avec un ami qui vit à la ZAD de Notre-Dames-des-Landes et qui a fait le chemin avec une bande d’ami·es jusqu’en Ukraine, avec l’idée en tête de pouvoir s’ex­traire des grands discours média­tiques sur la guerre, de ce qu’il était bon de penser ou pas de ce conflit. En fait, tout ça a commencé par le blog qu’ils ont écrit pour tenir au courant leurs amis et leur famille de leur voyage, mais surtout pour parler de ce qu’ils ont pu voir là-bas (d’ailleurs ça repré­sente encore une façon de croi­ser le numé­rique et le livre). Ils y racontent toutes les actions d’une résis­tance citoyenne, les logiques commu­nau­taires qui pallient aux absences de l’Etat parce qu’ils se sont dit qu’il fallait bien faire quelque chose, comme des restau­rants auto­gé­rés ou ils ont découpé des patates ensemble et ont rêvé de ce que ce serait une vie où l’on cuisine en perma­nence collec­ti­ve­ment. Donc ce n’est pas un livre repor­tage de la guerre en Ukraine, mais plutôt un témoi­gnage succinct de ce qu’étaient les proces­sus d’auto-orga­ni­sa­tion nées sur place, un peu dans une logique mili­tante inter­na­tio­na­liste, puisque ce sont des ques­tions simi­laires qui se posent dans d’autres espaces comme celui de la ZAD. Et j’ai l’im­pres­sion que c’est une démarche qui nous inté­resse, et qu’à plus long terme on voudrait que la maison d’édi­tion puisse être une base maté­rielle, logis­tique dans un même genre d’or­ga­ni­sa­tion, même si aujour­d’hui on est conscient que cela repré­sente un petit fantasme.

Et avec ça en tête c’était très impor­tant d’ac­com­pa­gner et surveiller le travail sur ce livre pour ne pas publier une version idéa­li­sée de ce contexte et de la guerre, d’évi­ter à tout prix de dire : fina­le­ment ce serait grâce à la guerre que ces situa­tions naissent, et aussi de ne pas faire abstrac­tion des forces en place qu’il existe aussi des grou­pus­cules fascistes. D’ailleurs quand on a contacté le groupe d’au­teur·ices, ils étaient méfiants et nous disaient qu’ils n’avaient pas voca­tions à être théo­ri­ciens ou analystes de ce qui se passe en Ukraine, parce qu’ils étaient d’abord partis pour aller donner leur aide, et ont ressenti sur place la néces­sité d’écrire. On a toutes et tous senti le besoin d’ac­com­pa­gner ces textes qui étaient un peu arides sous la forme du word­press et qu’un pas était à fran­chir pour justi­fier l’exis­tence du livre. On a demandé de réécrire quelques textes, mais dans le proces­sus édito­rial on a aussi contacté la Cantine Syrienne de Montreuil· après avoir lu de leur texte qui a consti­tué un véri­table apport théo­rique, qui s’ap­pelle 10 leçons de la Révo­lu­tion Syrienne sur la guerre en Ukraine. Et quand on l’a lu, on a senti une recon­nais­sance commune, inter­na­tio­nale de l’ex­pé­rience d’un projet révo­lu­tion­naire, et des enjeux média­tiques qui lui sont propres. Alors on leur a demandé d’écrire la préface du livre, « Nous sommes toujours dans le présent », qui a à la fois donné beau­coup de force à l’en­semble de l’équipe édito­riale pour finir ce livre, et est très bien parce qu’elle retrace la trajec­toire trans­ver­sale de l’im­pli­ca­tion de l’Em­pire russe dans les événe­ments de la révo­lu­tion syrienne, et expli­cite la logique latente de l’in­va­sion actuelle de l’Ukraine par la Russie. On ne suit pas une logique systé­ma­tique dans l’ac­com­pa­gne­ment théo­rique de nos textes, on croit aussi dans l’exis­tence de formats bruts, sans travail de justi­fi­ca­tion, mais il faut à chaque fois cerner le moment dans lequel on se situe, et réagir en fonc­tion de tout un ensemble de para­mètres.

Le quoti­dien 

J’ima­gine que ce croi­se­ment d’ac­ti­vi­tés, doit être un rythme érein­tant. Main­te­nant que votre acti­vité est lancée et qu’il ne s’agit plus de démar­rer mais de la péren­ni­ser, à quelle vitesse pensez-vous déve­lop­per les acti­vi­tés de Burn~Août ? Et à quoi ressemble concrè­te­ment votre inves­tis­se­ment au quoti­dien ?

Fanny Déjà, tu vois le nom de notre maison d’édi­tion ? C’est un peu à l’image de notre état. Non mais même si je le dis en rigo­lant, c’est une
discus­sion impor­tante que l’on mène entre nous ces dernières semaines. Parce qu’évi­dem­ment c’est sous entendu depuis que nous avons commencé notre discus­sion, mais notre travail est béné­vole. À côté de ça on a aussi des acti­vi­tés que l’on pour­suit parce qu’elles nous permettent de vivre. Donc c’est un travail à consi­dé­rer comme paral­lèle au regard de nos écono­mies person­nelles, mais central parce que c’est ce qui nous plaît. Et ça nous prend beau­coup de temps, je ne sais pas pour les gars, mais à la sortie du livre Du Salaire pour nos tran­si­tions, je pense que j’ai passé faci­le­ment une tren­taine d’heures par semaine à travailler pour Burn~Août : faire des dossiers, répondre aux mails, cher­cher des finan­ce­ments… Tout ça soulève aussi des ques­tions de répar­ti­tions de travail, par exemple Théo centra­lise tout ce qui est lié à la fabri­ca­tion des livres, il super­vise le graphisme et a le lien avec les impri­meurs. Tu dois t’en douter, notre écono­mie est fragile, et notre modèle écono­mique asso­cia­tif ressemble à un collage de sources d’ar­gents qui viennent d’en­droits diffé­rents et implique d’injec­ter parfois de l’ar­gent que l’on gagne dans notre travail sala­rié. On est surtout au stade ou c’est impor­tant de ne pas perdre d’ar­gent, on essaie surtout de rentrer dans nos frais et se rembour­ser.

Théo Notre état de santé et de fatigue, on en parle tout le temps. Pour l’ins­tant, on n’est pas auto­nome par la vente de nos livres, mais on espère à terme mettre en place un réseau de diffu­sion suffi­sam­ment solide pour trou­ver une forme d’in­dé­pen­dance par la recette des ventes. Et même si l’on a un diffu­seur depuis septembre, on recherche de l’ar­gent un peu à un rythme double, c’est-à-dire que l’on déve­loppe aussi la recherche de subven­tions. C’est un énorme travail puisqu’il faut comprendre pour chaque dossier une typo­lo­gie de langage parti­cu­lière, et ça prend du temps de cerner à qui on s’adresse. Ce qui est un peu dur, du fait de notre acti­vité béné­vole, c’est que beau­coup de gens se font de l’ar­gent sur notre pratique, impri­meur.euses, diffu­seur.euses, libraires, auteur.ices, traduc­teur.ices, mais pas nous, même si on est à l’ori­gine de la produc­tion. Et au rythme dans lequel on s’est engagé, on ne peut pas espé­rer tenir encore deux ans comme ça. Ce que l’on peut faire, c’est se surveiller pour éviter la préci­pi­ta­tion, de bien termi­ner nos livres et de les accom­pa­gner.

Fanny Oui en fait on en parle parti­cu­liè­re­ment en ce moment parce qu’on s’est engagé sur de nombreux projets, et l’on se retrouve avec un
calen­drier de paru­tion d’un livre par mois jusqu’en février 2024, et l’on se rend compte main­te­nant qu’on doit vrai­ment apprendre à respec­ter nos propres limites, surtout quand on voit qu’en fait tout ça se fait au détri­ment de la manière on on aime faire ce travail autour de nos publi­ca­tion. Cet empres­se­ment crée beau­coup de frus­tra­tion, et on arrive au constat qu’il est impor­tant de chan­ger de métho­do­lo­gie et sortir de la phase de surex­ci­ta­tion et d’ap­pé­tit sans limites. On est vrai­ment sorti de la période ou on ne pensait pas du tout à ces ques­tions de soin qui nous impliquent nous, mais aussi les gens avec qui on travaille.

Laurent On a été amené à racon­ter plusieurs fois en peu de temps la genèse de notre maison d’édi­tion, et c’est l’oc­ca­sion de se souve­nir que chacun des livres que l’on a fait a une histoire parti­cu­lière, et résulte de rencontres, de rela­tions et de modes de travail qui reflètent la singu­la­rité de chaque livre. Et je me faisais la réflexion que l’on pour­rait parfois être à la limite de cette situa­tion fâcheuse, de ne plus vivre la même sensa­tion d’ac­com­plis­se­ment de finir un livre, au moment où l’on vient de le rece­voir. Et je crois que c’est impor­tant de chérir ces moments entre nous, ou un livre est une fête, l’objet d’une joie et d’une fierté parta­gée. Je n’ai abso­lu­ment pas envie que ça devienne quelque chose de banal, qui arri­ve­rait trois fois par mois, ou l’on envoie les livres au libraires et en se disant « bon, voilà… voilà c’est fait », ou de tout lais­ser entre les mains du diffu­seur. Comme toutes les pratiques de créa­tion, si l’on ne s’y jette pas à corps perdu, à quoi bon, surtout si l’on y perd de vue le sens et le plai­sir, parce que c’est avant tout en étant pris dans des amitiés que l’on se retrouve à faire des livres.

L’édi­tion indé­pen­dante

Est-ce que pour conclure notre entre­tien, vous pour­riez à me donner votre défi­ni­tion de l’édi­tion indé­pen­dante ?

Fanny Je pense que la ques­tion de l’indé­pen­dance se pose toujours au regard de ce à quoi on est dépen­dant.
Et du coup, pour moi, ce n’est pas du tout d’ima­gi­ner une sorte de fantasme de pureté d’in­dé­pen­dance. Dans la pratique, ce qui me préoc­cupe, c’est de voir comment on fait circu­ler l’ar­gent entre le centre et les marges, de savoir comment on fait pour prendre les moyens maté­riels, écono­miques, et la visi­bi­lité des instances de pouvoir qui sont le centre, dans le but de faire profi­ter les marges, sans pour autant qu’elles soient aspi­rées et récu­pé­rées. Cette ques­tion implique d’être très clair sur les lieux ou l’on pren­dra de l’ar­gent, ce que l’on se gardera de leur donner en échange, et ce que l’on ne servira jamais dans notre travail. De se ques­tion­ner en perma­nence sur : Est-ce qu’on protège aussi le gens avec qui on travaille, les collec­tifs et les luttes poli­tiques que l’on veut soute­nir avec ce qu’on publie, et quelle est leur rela­tion à notre travail édito­rial ?

Parce qu’on sait que la récu­pé­ra­tion symbo­lique peut se faire très rapi­de­ment dans les insti­tu­tions artis­tiques comme dans les mondes du livre. Et je pense que oui, tout se joue dans la pesée de ces allers-retours entre centre et marges, et nous nous sommes pas sorti de cette recherche de balance, qui donne parfois lieu à des désac­cords entre nous. Je pense qu’il y a plein d’in­dé­pen­dances dans le monde de l’édi­tion, mais qu’elle est toujours rela­tive et contex­tuelle.