Pourquoi la bibliodiversité ?

« Le manque de diver­sité média­tique et la concen­tra­tion des secteurs de l’édi­tion et de la vente empêchent une multi­tude de voix d’être enten­dues ou lues. On est alors en présence de mono­cul­tures de l’es­prit (Vandana Shiva) qui sont tout aussi destruc­trices que les mono­cul­tures agri­coles ou mili­taires. »

Susan Hawthorne, Biblio­di­ver­sité, 2014

Biblio­di­ver­sité, l’ou­vrage de l’édi­trice fémi­niste austra­lienne Susan Hawthorne, est un petit bijou de préci­sion et de radi­ca­lité sur les ques­tions d’ex­pres­sion équi­table (fair speech).

La notion de « biblio­di­ver­sité » est née dans les années 1990 au sein d’un collec­tif de maisons d’édi­tion indé­pen­dantes chiliennes, et il s’est peu à peu imposé dans les mondes du livre et de la lecture, notam­ment à travers le soutien de l’Al­liance inter­na­tio­nale des éditeurs indé­pen­dants – qui en a fait une notion-clé au sein de son réseau mondial de 750 maisons d’édi­tion.

La « biblio­di­ver­sité », pour le dire le plus simple­ment possible, c’est la diver­sité des manières de racon­ter des histoires, partout sur la planète et dans toutes les langues.

Cette diver­sité des manières de dire (corol­laire à la biodi­ver­sité), bien que de plus en plus écrite, reste majo­ri­tai­re­ment orale. Et, à côté des grandes langues véhi­cu­laires (arabe, anglais, espa­gnol, portu­gais, français…), c’est aussi à la myriade des cultures des quatre coins du globe qu’il s’agit ici de penser pour envi­sa­ger notre problème. Comme le dit Susan Hawthorne : « Les faiseurs et faiseuses de biblio­di­ver­sité vivent en marge socia­le­ment et poli­tique­ment, et souvent aussi géogra­phique­ment et linguis­tique­ment. »

Prendre sérieu­se­ment en consi­dé­ra­tion les enjeux de biblio­di­ver­sité depuis chez nous amène à opérer au moins trois décen­tre­ments :

Une approche inter­na­tio­nale.

L’ap­proche des livres et de la lecture par l’angle de la biblio­di­ver­sité empêche toute réflexion unique­ment franco-française. La circu­la­tion des idées, comme la fabri­ca­tion des livres, sont pris à l’in­té­rieur de réseaux mondiaux multiples. Défendre la diver­sité des idées et des manières de dire, c’est donc aussi néces­sai­re­ment défendre la possi­bi­lité pour tous les êtres humains, et pour toutes les cultures et toutes les langues, de s’ex­pri­mer.

La lutte contre les domi­na­tions croi­sées.

A l’in­té­rieur de la chaîne du livre française, les effets sont là aussi majeurs. Si l’on fait atter­rir cette réflexion inter­na­tio­nale plus près de nous – dans nos réali­tés quoti­diennes et nos métiers – on voit que la biblio­di­ver­sité doit aussi être défen­due en France. La lutte contre l’uni­for­mi­sa­tion et la concen­tra­tion sont des enjeux de premier ordre. Favo­ri­ser la capa­cité de toutes et tous à s’ex­pri­mer et à être enten­du·es dans notre société tout autant. En cela la biblio­di­ver­sité permet de lutter pour une société plus juste et plus éman­ci­pa­trice, où toutes et tous pour­raient s’ex­pri­mer équi­ta­ble­ment.

La pers­pec­tive écolo­gique.

Enfin, et non des moindres, les enjeux de biblio­di­ver­sité font des échos multiples avec les enjeux de biodi­ver­sité. Fabriquer et diffu­ser des livres sans détruire la vie sur Terre est un programme ambi­tieux au sein de notre monde pétri d’ex­trac­ti­visme. La biblio­di­ver­sité recoupe en profon­deur nos trois écolo­gies du livre (maté­rielle, sociale et symbo­lique). Et il semble fécond d’en­vi­sa­ger défendre tout en même temps la biodi­ver­sité et la biblio­di­ver­sité – ou, autre­ment dit, de prendre soin de la vie et de prendre soin des manières dont on la raconte.